Critique Ciné : Panopticon (2025)

Critique Ciné : Panopticon (2025)

Panopticon // De George Sikharulidze. Avec Malkhaz Abuladze, Data Chachua et Salome Gelenidze.

 

Panopticon est un film rude, presque clinique, mais aussi profondément humain. Le premier long-métrage de George Sikharulidze s’attache à un personnage qui dérange autant qu’il émeut, et c’est dans cette tension que le film trouve sa vraie force. Ce récit géorgien suit Sandro, 18 ans, un gamin perdu dans une société qui lui parle de foi, de pureté, de discipline, tout en l’abandonnant avec ses désirs et ses contradictions. Le résultat n’est pas un drame social classique : plutôt une plongée directe dans une psyché troublée, avec tout ce que ça implique de malaise, de confusion et de moments suspendus. Sandro vit entouré d’absence. Sa mère reste coincée à l’étranger par des démarches administratives interminables. 

 

Lorsque le père de Sandro décide de devenir moine orthodoxe, l'adolescent introverti se retrouve livré à lui-même. Il se débat au quotidien pour faire coexister son devoir envers Dieu, son besoin d'amour et son idée de la virilité... Mais comment trouver sa place quand on est sans repère dans une Georgie post-soviétique à la fois si turbulente et si pieuse ?

 

Son père a choisi la voie du monastère, convaincu qu’une vie de dévotion l’éloigne du bruit du monde, quitte à délaisser son fils. Cette double perte laisse Sandro livré à lui-même, coincé entre un discours religieux omniprésent chez les adultes et une réalité adolescente envahie par la frustration. Dans sa chambre, une icône du Christ trône au-dessus de son lit, comme un rappel permanent de ce qu’il devrait être et de ce qu’il n’arrive pas à devenir. Le film ne cherche pas à excuser ses gestes mais à les comprendre. Sandro agit parfois comme le pire cliché du garçon gênant et mal à l’aise avec son propre corps : mains baladeuses dans un bus, comportements déplacés dans des foules compactes, attouchements impulsifs et répétitifs. 

 

Tout cela pourrait réduire le personnage à un simple prédateur en devenir, mais Sikharulidze se refuse au jugement facile. À travers cette maladresse malsaine, Panopticon montre un adolescent tenté par la noirceur, mais surtout incapable de nommer ce qu’il ressent. L’éducation sexuelle inexistante, la religion rigide et l’environnement familial déserté forment un cocktail explosif. Ce vide affectif trouve un point d’ancrage surprenant : Natalia, la mère de son ami Lasha. Coiffeuse, chaleureuse, un peu taquine, elle représente pour Sandro le premier contact tendre qu’il ait jamais reçu. Lorsqu’elle passe ses doigts dans ses cheveux, un simple geste professionnel devient pour lui quasi sacré. 

 

Natalia n’est pas une figure fantasmée dans le sens habituel : elle incarne quelque chose de plus fondamental, presque maternel. Pourtant, Sandro transforme ce manque en obsession, ce qui installe un malaise constant dans le film. Panopticon excelle justement dans cet inconfort, en captant comment un esprit fragile glisse vers des impulsions qu’il ne comprend pas lui-même. En parallèle, Lasha entraîne Sandro dans une dérive politique toxique. Leur amitié prend racine dans la frustration, puis trouve un débouché dans des cercles nationalistes où de jeunes hommes se persuadent que la violence donne une identité à défaut d’avenir. 

 

Cette radicalisation s’esquisse à travers des scènes de rue inquiétantes, où l’excitation de la haine remplace le vide intérieur. Ces séquences ne sont jamais glamourisées. Elles exposent simplement la facilité avec laquelle des adolescents abandonnés deviennent des proies pour des discours simplistes. À mesure que Panopticon avance, le film révèle un autre enjeu : la confrontation permanente entre tradition religieuse et modernité mal digérée. Sandro désire, mais se juge. Il aimerait aimer, mais enferme les femmes dans des idéaux de pureté impossible. Il veut exister, mais se cache derrière une colère qu’il n’arrive pas à expliquer. Ce conflit intérieur est filmé avec une retenue qui crée une vraie identité visuelle. 

 

Le travail du directeur photo, Oleg Mutu, joue un rôle clé dans cette immersion subjective. Les couleurs restent ternes, les décors oppressants, les miroirs omniprésents. Tout semble renvoyer à Sandro une image de lui-même qu’il ne supporte pas. Les cadrages serrés renforcent l’impression d’étouffement. Chaque pièce paraît trop petite, chaque espace trop lourd. Même les rues semblent surveillées par un regard invisible. Le titre du film trouve ici tout son sens : Sandro se sent observé par Dieu, par la société, par lui-même. Cette sensation d’être jugé de toutes parts crée un climat psychologique intense, presque claustrophobe, qui accompagne chaque scène. Data Chachua, qui incarne Sandro, livre une performance saisissante. Il joue un adolescent qui ne parle pas beaucoup mais qui transpire l’inconfort. 

 

Tout se lit dans les micro-expressions, les regards fuyants, les gestes trop brusques. Il donne l’impression qu’un simple mot gentil pourrait suffire à le faire éclater en sanglots, mais qu’il se retient par réflexe, par honte, par habitude. Le reste de la distribution accompagne avec justesse cette fragilité. Natalia, notamment, existe dans une zone grise : ni coupable, ni naïve, juste une femme qui voit un gamin qui souffre sans comprendre ce qu’elle représente pour lui. Le film trébuche parfois. La transformation finale de Sandro peut sembler trop rapide, presque forcée. L’inflexion morale attend un chemin plus graduel, plus incarné. Certaines relations secondaires manquent d’épaisseur, notamment sa petite amie Tina, dont le rôle aurait gagné à être développé. 

 

Ces défauts n’écrasent pas l’ensemble mais montrent un premier film encore en recherche d’équilibre. Malgré cela, Panopticon réussit là où beaucoup échouent : entrer dans la tête d’un garçon abîmé sans glorifier ses dérives. Le film ausculte la fabrication d’un jeune homme perdu au bord de l’incelisation. Il montre comment l’absence de cadre, de parole et d’affection peut déformer une identité jusqu’à la rendre dangereuse. Il cherche à comprendre avant de condamner, et c’est ce geste-là qui donne au film sa profondeur. La mise en scène, le jeu des acteurs, la dureté du contexte géorgien, tout converge vers un même point : raconter la solitude d’un adolescent pris entre désir et honte, croyances et pulsions, recherche de cadre et rejet total de celui-ci. Ce mélange crée un film dense, dérangeant, mais toujours honnête. 

 

Note : 6.5/10. En bref, Panopticon n’est pas un film confortable. Il bouscule, irrite parfois, frôle le sordide sans jamais s’y complaire. Il expose les failles d’un pays en mutation à travers celles d’un garçon qui ne sait pas encore se tenir debout. Et c’est dans cette vulnérabilité que son histoire trouve son écho le plus fort.

Sorti le 24 septembre 2025 au cinéma

 

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