6 Décembre 2025
Rabbit Trap // De Bryn Chainey. Avec Dev Patel, Rosy McEwen et Jade Croot.
Rabbit Trap s’ouvre avec une idée fascinante : écouter le monde pour mieux s’y perdre. L’introduction installe immédiatement un rapport sensoriel à la nature, un lien entre le son, le paysage et la perception humaine. Une voix, presque chuchotée, annonce que l’œil permet d’entrer dans le monde, mais que l’oreille laisse le monde entrer en soi. Cette phrase donne l’impression d’être face à un film qui va bousculer les sens. Pourtant, à mesure que l’histoire avance, le son, censé être le cœur de l’expérience, s’efface pour laisser la place à un conte brumeux, presque insaisissable. Le film suit Darcy (Dev Patel) et Daphne (Rosy McEwen), un couple venu s’isoler dans une maison perdue au milieu de la campagne galloise.
Situé en 1973, les musiciens Daphne et Darcy Davenport, quittent Londres pour s'installer dans une cabane isolée au Pays de Galles afin de terminer leur nouveau disque. Lorsqu'ils enregistrent accidentellement sur le terrain un son mystique jamais entendu auparavant par des oreilles humaines, un enfant étrange entre dans leur vie...
Darcy enregistre les bruits de la nature, casque sur les oreilles, micro à la main, cherchant à capter ce que les oreilles humaines ignorent. Daphne transforme ces sons en musique, en créations aussi étranges que poétiques. Leur installation ressemble à une tentative de renaissance artistique, loin de Londres, loin du bruit, loin des attentes. Mais dans ce silence rural, quelque chose les écoute aussi. Le premier dérapage se produit lorsque Darcy enregistre des murmures inexplicables, des bruits qui ne ressemblent ni à des animaux, ni au vent. Là où n’importe qui rebrousserait chemin, lui suit la piste sonore jusque dans un cercle de pierres, comme aspiré.
C’est l’une des idées les plus fortes du film : l’enregistrement comme portail, comme invitation à pénétrer une dimension que l’œil ne sait pas lire. Peu après, une présence s’invite chez eux : un enfant, mystérieux, insaisissable, interprété par Jade Croot. Ce personnage, jamais nommé, est immédiatement étrange. Pas effrayant au sens traditionnel, mais déstabilisant. Son envie de plaire frôle l’intrusion, son sourire semble trop fixe, ses questions trop directes. Il s’installe dans la maison comme s’il y avait toujours vécu. Ce manque de réaction de Darcy et Daphne face à cette apparition crée un décalage volontaire : ce n’est pas un film qui veut faire peur par des cris, mais par le malaise.
Cette dynamique à trois devient alors le vrai moteur de Rabbit Trap. Le couple, déjà fragilisé par des tensions silencieuses, se retrouve confronté à une présence qui agit comme un révélateur. Daphne s’ouvre, retrouve de l’inspiration, presque de la douceur. Darcy, au contraire, semble se replier, rongé par un passé jamais totalement expliqué. Dev Patel joue ce vertige intérieur avec une précision qui rend le personnage touchant dans ses failles, même lorsque le film refuse de les éclairer. L’enfant, lui, évolue à la frontière entre innocence et menace. Jade Croot parvient à passer d’un regard tendre à une intensité glaciale en un battement de cil. C’est l’un des éléments qui fonctionne le mieux dans le film : cette ambiguïté permanente, comme si tout pouvait basculer d’une minute à l’autre.
Mais Rabbit Trap prend progressivement une direction plus opaque. Le récit adopte le rythme d’un conte celtique, nourri de croyances anciennes, de créatures invisibles, de règles jamais expliquées. Bryn Chainey, le réalisateur, choisit l’abstraction plutôt que la clarté. Le film se concentre sur l’atmosphère, sur la forêt aux couleurs presque irréelles, sur la maison traversée par des courants d’air aussi poétiques qu’inquiétants. La nature est filmée comme une entité vivante, capable d’avaler ceux qui l’écoutent trop attentivement. Cette approche offre des images marquantes mais a un prix : l’histoire se dilue. Le film ne tranche jamais entre drame intime et folklore surnaturel. La relation entre Darcy et Daphne, pourtant très riche en potentiel, reste trop floue pour donner un véritable ancrage émotionnel.
Le passé traumatique suggéré chez Darcy n’est jamais vraiment exploré. Daphne, pourtant centrale dans la dynamique du trio, existe surtout à travers les réactions des autres. Plus le film avance, plus le sens semble se dérober. Le dernier acte en est l’exemple le plus frappant. Les scènes deviennent plus abstraites, presque labyrinthiques, comme si le film se regardait lui-même se perdre. Les symboles s’empilent, sans véritable clé pour les assembler. Ce choix renforce le sentiment d’être face à une œuvre très personnelle, mais aussi difficile à suivre. Le public doit remplir seul les zones d’ombre, sans toujours savoir où placer les pièces. Pourtant, tout n’est pas frustrant.
Rabbit Trap dégage une mélancolie sincère, une vraie envie de parler de créativité, de couple et de la manière dont les traumatismes façonnent les relations. L’idée d’un enfant venu combler un vide, quitte à s’infiltrer dans les failles émotionnelles, est forte. La manière dont Darcy se débat entre attirance et rejet, entre instinct de protection et peur de reproduire un schéma familial douloureux, ajoute une dimension intéressante. Le problème principal, c’est que le film semble éviter son propre sujet. À force de privilégier l’esthétique, l’écriture laisse trop de place au non-dit. Le folklore gallois, pourtant passionnant, reste utilisé comme un voile plutôt qu’un moteur narratif.
La beauté visuelle finit par recouvrir un récit qui aurait mérité plus de chair. Malgré cela, Rabbit Trap reste un film intriguant. Pas un film à suspense classique, pas vraiment un film horrifique, mais plutôt une fable dérangeante, presque suspendue hors du temps. Le travail sonore, même s’il perd de son importance après l’introduction, garde une vraie valeur dans plusieurs séquences, notamment celles où Darcy s’enfonce dans la forêt. Dev Patel, Rosy McEwen et Jade Croot composent un trio solide, capable de donner du relief à une histoire qui cherche plus à être ressentie qu’à être comprise.
En fin de compte, Rabbit Trap fascine autant qu’il égare. La beauté de ses images, la douceur inquiétante de sa mise en scène et la puissance de ses acteurs laissent un impact réel. Mais l’ensemble manque d’une direction plus affirmée. L’expérience est sensorielle, hypnotique parfois, mais moins percutante sur le plan émotionnel. C’est un film qu’il est agréable de découvrir pour son ambiance et pour certaines scènes qui restent en tête, mais difficile d’aimer pleinement à cause d’un récit trop nébuleux.
Note : 4.5/10. En bref, Rabbit Trap donne le sentiment d’un premier film ambitieux, sincère, visuellement maîtrisé, mais encore prisonnier de son envie de faire poétique. Une œuvre séduisante, mais qui laisse un léger goût d’inachevé. Une curiosité à voir pour son atmosphère et son trio d’acteurs, en espérant que Bryn Chainey poursuive sur cette voie en affinant son écriture pour ses prochains projets.
Prochainement en France
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