Critique Ciné : Anna Kiri (2026, direct to SVOD)

Critique Ciné : Anna Kiri (2026, direct to SVOD)

Anna Kiri // De Francis Bordeleau. Avec Catherine Brunet, Maxime de Cotret et Charlotte Aubin.

 

Anna Kiri s’inscrit dans cette tradition du cinéma indépendant québécois qui aime mélanger les genres et observer ses personnages à la loupe. Le film de Francis Bordeleau, son deuxième long métrage après Wolfe, se déroule à Montréal et suit le parcours d’Anna, une jeune femme coincée entre un quotidien criminel et une opportunité inattendue de changer de vie. Sur le papier, l’idée est forte : raconter une histoire de rédemption à travers le regard d’une héroïne lucide, en colère, et bien plus complexe que son environnement ne le laisse croire. Anna est interprétée par Catherine Brunet, qui porte le film sur ses épaules avec une vraie présence. 

 

Anna est une délinquante vivant dans les coins sombres de Montréal avec son frère et leurs amis. Le groupe survit en commettant des larcins, mais elle s’épanouit vraiment en racontant son histoire dans un journal. À la suite d’un vol raté et d’une violente altercation avec un gangster local, un professeur de littérature trouve le journal d’Anna. C’est le début de quelque chose de nouveau pour Anna.

 

Elle fait partie d’une petite bande de braqueurs composée de son frère Vincent, de leur ami Mirko et de Cindy, personnage imprévisible et excessif. Leur criminalité reste modeste, presque bricolée, jusqu’au jour où un coup les dépasse : une voiture remplie de drogue, évaluée à une somme qui attire forcément l’attention. Ce butin devient rapidement un problème lorsqu’un réseau de trafic bien plus structuré, dirigé par le dangereux Micky, se met à leur recherche. La première partie du film fonctionne plutôt bien. Anna Kiri installe une ambiance de polar urbain nocturne, sale, nerveux, avec une narration interne d’Anna qui apporte un recul ironique sur ce qu’elle vit. 

 

Elle se définit comme une écrivaine parce qu’elle passe son temps à tout noter dans un carnet : ce qu’elle voit, ce qui la met en rage, ce qui la touche. Cette écriture devient une manière de survivre, presque un court-circuit mental pour ne pas sombrer. Cette voix intérieure donne du relief au personnage et crée une vraie proximité. Le film trouve un bel équilibre entre action contenue, tension et observation des relations au sein du groupe. Anna aime profondément son frère, mais elle voit bien qu’il se perd dans une posture de gangster qui ne lui ressemble pas. Vincent veut plus, trop vite, et cette ambition mal placée précipite tout le monde vers le danger. 

 

Ce regard critique porté sur la masculinité, la violence et l’illusion du pouvoir fonctionne sans être appuyé. Le basculement du récit arrive avec la perte du carnet d’Anna. Ce détail, presque anodin au départ, ouvre une porte inattendue. Le carnet tombe entre les mains de Philippe Albert, professeur de littérature à l’université, qui décèle dans ces textes bruts une vraie force d’écriture. Il ne s’agit pas d’un cliché de génie instantané, mais d’un regard extérieur qui reconnaît un potentiel là où personne ne l’avait jamais vu. Anna se retrouve alors face à une alternative concrète : rester dans un monde violent et sans avenir, ou tenter une échappée par la création et les études.

 

C’est ici que Anna Kiri commence à se déséquilibrer. L’entrée d’Anna dans le milieu littéraire montréalais, soutenue par une éditrice mécène et un cercle d’artistes plus favorisés, est intéressante sur le principe. Le contraste entre les quartiers populaires nocturnes et les espaces lumineux, calmes, presque feutrés de l’univers culturel est bien marqué visuellement. La photographie joue beaucoup sur cette opposition, avec une palette sombre qui accompagne l’état émotionnel d’Anna, avant de s’éclaircir progressivement. Cependant, le scénario devient plus prévisible dans cette seconde partie. Les enjeux sont clairs dès leur apparition et la narration avance sur des rails déjà bien connus. 

 

L’idée que ces deux mondes, crime et culture, soient finalement moins opposés qu’ils n’en ont l’air est évoquée, mais jamais vraiment creusée. Le film suggère que le pouvoir, l’argent et la domination circulent aussi dans les sphères bourgeoises, mais il n’ose pas aller assez loin pour que cela prenne une vraie ampleur. Le rythme en souffre également. De nouveaux personnages apparaissent sans être pleinement développés, et certaines situations semblent expédiées là où elles auraient mérité plus de temps. La trajectoire d’Anna à l’université, son rapport à l’écriture, sa place dans ce nouveau milieu restent en surface. 

 

Le film préfère avancer rapidement vers un point de convergence avec son ancienne vie, sans laisser au spectateur le temps de s’installer dans ce nouveau décor. Visuellement, Anna Kiri reste souvent séduisant. Montréal est filmée comme une ville presque mentale, reflet des contradictions de l’héroïne. Les scènes nocturnes donnent une impression hors du temps, au point qu’il est parfois difficile de situer précisément l’époque. Cette ambiance contribue au charme du film, même si elle peut aussi créer une distance. Certaines séquences, notamment lors de confrontations ou de repas tendus, sont bien mises en scène mais annoncent leur issue un peu trop tôt.

 

Catherine Brunet reste le principal moteur de l’ensemble. Elle incarne une Anna intelligente, sarcastique, mais jamais idéalisée. Trop lucide pour se contenter d’une petite vie criminelle, trop marquée par ce monde pour s’intégrer naturellement dans les cercles artistiques, elle évolue constamment entre deux identités. Cette tension est la plus belle réussite du film. Autour d’elle, certains personnages secondaires apportent des touches intéressantes, même si tous ne sont pas exploités à leur juste mesure. Vincent, notamment, manque parfois de charisme pour rendre crédible son basculement dans une posture de chef. Le plus gros point faible reste la conclusion. 

 

Le final, trop appuyé et maladroit, donne l’impression de vouloir frapper fort sans en avoir vraiment les moyens. Là où le film aurait gagné à rester dans l’ambiguïté et la sobriété, il choisit une résolution qui frôle l’excès et affaiblit le propos. Cette fin laisse un goût amer, tant le potentiel narratif était là pour proposer quelque chose de plus nuancé. Anna Kiri n’est pas un film raté, loin de là. Il contient de belles idées, une vraie atmosphère et un personnage principal attachant. Mais il donne aussi le sentiment de n’exploiter pleinement que la moitié de ce qu’il met en place. Entre polar nocturne et récit d’émancipation par l’écriture, le film hésite, et cette hésitation empêche l’ensemble de trouver une vraie cohérence.

 

Il reste malgré tout un regard intéressant sur la manière dont le regard des autres peut façonner une trajectoire, et sur la difficulté de changer de milieu sans renier ce que l’on est. Un film imparfait, parfois frustrant, mais qui mérite l’attention pour ce qu’il tente, même lorsqu’il n’y parvient pas totalement.

 

Note : 5/10. En bref, entre polar urbain et quête d’identité, un film séduisant mais inégal.

Prochainement en France en SVOD

 

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