Critique Ciné : Chroniques d’Haïfa - Histoires palestiniennes (2025)

Critique Ciné : Chroniques d’Haïfa - Histoires palestiniennes (2025)

Chroniques d’Haïfa - Histoires palestiniennes // De Scandar Copti. Avec Manar Shehab, Toufic Danial et Wafaa Aoun.

 

Avec Chroniques d’Haïfa – Histoires palestiniennes, Scandar Copti signe son retour au long métrage quinze ans après Ajami. Le choix n’a rien d’anodin : une narration chorale, une ville symbole de cohabitation fragile, et une plongée dans l’intime constamment traversée par le politique. Le film affiche clairement ses ambitions et refuse toute simplification. C’est à la fois sa force et sa limite. Haïfa est souvent présentée comme l’une des villes les plus mixtes d’Israël. Juifs et Arabes y vivent côte à côte, dans une forme de coexistence qui semble plus apaisée qu’ailleurs. Chroniques d’Haïfa démonte vite cette image de carte postale.

 

Dans une famille palestinienne de Haïfa, Fifi 25 ans, est hospitalisée après un accident de voiture qui risque de révéler son secret. Son frère, Rami, apprend que sa petite amie juive est enceinte. Leur mère, Hanan, tente de préserver les apparences tandis que le père affronte des difficultés financières. Quatre voix, une maison, entre conflits générationnels et tabous, dans une société où tout peut basculer à tout moment.

 

La ville devient un espace sous tension permanente, où chaque geste, chaque parole, chaque relation est conditionnée par des règles visibles ou invisibles. Le film s’ancre dans le quotidien d’une famille palestinienne aisée, dont la stabilité apparente se fissure peu à peu. Les problèmes financiers du père, l’organisation d’un mariage, une grossesse non désirée, des amours interdites : rien d’extraordinaire en soi, sauf que tout est ici chargé d’un poids politique et social constant. Scandar Copti reprend le principe du récit à plusieurs voix. Le film est découpé en chapitres, chacun adoptant le point de vue d’un personnage différent. Les mêmes événements réapparaissent parfois, légèrement décalés, offrant une autre lecture des faits. 

 

Cette construction, proche d’un puzzle, demande une attention permanente. Le procédé est intéressant sur le fond. Il permet de montrer comment la vérité dépend du regard de celui ou celle qui raconte. Mais sur la forme, le film peut désorienter. Les allers-retours temporels, l’enchaînement de scènes fragmentées et le montage volontairement éclaté rendent parfois la lecture difficile. Il arrive de ne plus savoir exactement qui est lié à qui, ni à quel moment précis de l’histoire on se situe. Le style de Chroniques d’Haïfa flirte souvent avec le documentaire. La caméra capte les silences, les regards, les gestes du quotidien. Les dialogues semblent parfois pris sur le vif. 

 

Cette approche donne une impression d’authenticité réelle, renforcée par la qualité de l’interprétation. Ce choix esthétique met en valeur la complexité des relations humaines, mais il contribue aussi à une certaine froideur. Le film observe plus qu’il n’accompagne. Il laisse peu de place à l’émotion immédiate, préférant installer un malaise diffus et durable. Une approche cohérente avec le sujet, mais qui peut créer une distance avec le spectateur. L’un des aspects les plus marquants du film reste sa manière de montrer la place des femmes. Dans cette famille palestinienne bourgeoise, toutes sont confrontées à des formes de contrôle : sur leur corps, leurs choix amoureux, leur avenir. 

 

Le patriarcat n’est jamais caricaturé, mais il est omniprésent, souvent intériorisé, parfois justifié au nom de la tradition ou de la respectabilité. Le film évite les discours appuyés. Il montre, simplement, comment ces contraintes pèsent sur les trajectoires individuelles. Les femmes ne sont pas idéalisées, mais leurs contradictions et leurs désirs apparaissent clairement, souvent en creux. Au cœur du film se détache le personnage de Fifi, la benjamine de la famille. Étudiante, indépendante dans sa manière de penser, elle refuse de se couler dans le rôle qu’on attend d’elle. Sans jamais devenir une héroïne démonstrative, elle incarne une tentative d’émancipation discrète mais tenace.

 

Manar Shehab apporte à Fifi une présence lumineuse, presque fragile, qui contraste avec la lourdeur du contexte. Chaque scène centrée sur elle semble ouvrir une respiration dans un récit souvent étouffant. Fifi ne promet pas une révolution, mais elle esquisse un déplacement possible, aussi minime soit-il. Scandar Copti ne ménage personne. Le film pointe la violence symbolique et bien réelle exercée par la société israélienne sur les Palestiniens israéliens, citoyens à part entière sur le papier, mais souvent traités comme des citoyens de second rang. La pression policière, les interdits implicites, l’obligation de se conformer à une norme dominante sont montrés sans emphase.

 

Dans le même temps, le film critique les rigidités internes au monde palestinien, les traditions figées et le contrôle exercé sur les plus jeunes. Cette double critique donne au film une vraie honnêteté, mais contribue aussi à son ton sombre, presque sans échappatoire. Chroniques d’Haïfa – Histoires palestiniennes est un film dense, riche, intelligent, mais aussi difficile d’accès. Sa construction complexe, son rythme volontairement heurté et son refus de toute facilité narrative peuvent fatiguer. L’expérience demande un réel investissement. Il ne s’agit pas d’un film qui cherche à séduire, ni à rassurer. Il propose un regard dur sur une société fragmentée, où le vivre-ensemble semble toujours menacé, voire illusoire. 

 

Malgré quelques longueurs et une certaine lourdeur formelle, le film parvient à capter quelque chose de profondément juste dans la manière dont le politique s’infiltre dans l’intime. Chroniques d’Haïfa n’est pas un film confortable, ni toujours fluide, mais il mérite l’attention pour ce qu’il raconte et la manière dont il le fait. Une œuvre exigeante, parfois indigeste, mais sincère, qui refuse les réponses simples et oblige à regarder une réalité complexe en face. Un film qui laisse une impression durable, même lorsque le plaisir de spectateur n’est pas toujours au rendez-vous.

 

Note : 6.5/10. En bref, un film dense, nécessaire, mais parfois étouffant.

Sorti le 3 septembre 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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