9 Janvier 2026
Fantôme Utile // De Ratchapoom Boonbunchachoke. Avec Mai Davika Hoorne, Witsarut Himmarat et Apasiri Nitibhon.
Difficile de rester indifférent devant Fantôme Utile. Le film thaïlandais de Ratchapoom Boonbunchachoke part d’une idée si étrange qu’elle intrigue immédiatement, puis s’engage dans des directions multiples, parfois stimulantes, parfois franchement décourageantes. C’est un objet de cinéma à part, qui oscille sans cesse entre la comédie absurde, le conte politique et la fable mélancolique. Une proposition audacieuse, mais dont la longueur et le rythme finissent par peser lourdement. Le point de départ est déjà tout un programme. Suman vient de perdre son mari et se retrouve à la tête d’une usine de fabrication d’aspirateurs, héritage encombrant dans une famille qui ne l’a jamais vraiment acceptée, notamment à cause de ses origines modestes.
Après la mort tragique de Nat, victime de pollution à la poussière, March sombre dans le deuil. Mais son quotidien bascule lorsqu'il découvre que l'esprit de sa femme s'est réincarné dans un aspirateur. Bien qu'absurde, leur lien renaît, plus fort que jamais — mais loin de faire l'unanimité. Sa famille, déjà hantée par un ancien accident d'ouvrier, rejette cette relation surnaturelle. Tentant de les convaincre de leur amour, Nat se propose de nettoyer l'usine pour prouver qu'elle est un fantôme utile, quitte à faire le ménage parmi les âmes errantes...
Comme si cela ne suffisait pas, ses deux fils compliquent encore un peu plus la situation. L’un s’est marié avec un homme, un Australien, union qui choque une partie de la famille mais qui, ironie du sort, ouvre de nouveaux marchés à l’entreprise. L’autre, March, est veuf depuis que sa femme Nat est morte à cause de la pollution à la poussière. Problème supplémentaire : March a découvert que l’esprit de Nat s’est réincarné… dans un aspirateur. À partir de là, Fantôme Utile assume pleinement son goût pour l’absurde. Les scènes où March enlace son aspirateur comme un être aimé, sous le regard médusé de ses proches, flirtent avec un humour décalé qui rappelle parfois un cinéma à la Quentin Dupieux, version thaïlandaise.
Cette première partie fonctionne plutôt bien. Elle surprend, amuse, et installe un ton étrange mais cohérent, où le burlesque sert aussi une vraie tendresse pour ses personnages. Mais le film ne s’arrête pas là. Un autre fantôme vient hanter l’usine familiale : celui d’un ouvrier persuadé d’avoir été tué par son travail et bien décidé à se venger. Résultat, des aspirateurs qui toussent la nuit chez leurs nouveaux propriétaires et un service après-vente contraint d’expliquer l’inexplicable. Derrière ces situations loufoques, le film commence à glisser vers des thématiques plus lourdes : conditions de travail, pollution, mépris social, mémoire des morts. C’est précisément à ce moment-là que Fantôme Utile se complique.
Après une première heure assez réjouissante, le récit entre dans un long ventre mou. Les idées s’accumulent, les métaphores aussi, mais sans véritable progression dramatique. Le film prend son temps, beaucoup trop. Les plans fixes se multiplient, les scènes s’étirent, et l’absurde, à force d’être répété, perd de son impact. Ce qui amusait au départ devient peu à peu fatigant. La deuxième partie du film opère un virage plus frontalement politique. Le réalisateur convoque les fantômes des manifestants torturés et tués lors des événements sanglants de 2010 en Thaïlande. Le propos devient plus grave, plus sombre, et clairement engagé. Sur le fond, l’intention est respectable.
Le film parle de mémoire collective, de violences d’État, de fantômes qui continuent de hanter une société qui préférerait oublier. Sur la forme, en revanche, le message se fait lourdement didactique. Pour un public européen, le problème est double. D’une part, beaucoup de références culturelles et historiques échappent facilement. Le film suppose une connaissance de la culture thaïlandaise, qu’il s’agisse de la légende de Mae Nak, du sens symbolique de la poussière ou du poids de certains événements politiques récents. D’autre part, même sans ces clés, la mise en scène insiste tellement sur ses symboles qu’elle finit par étouffer l’émotion. La filiation avec le cinéma d’Apichatpong Weerasethakul est évidente. Les fantômes, la lenteur, la frontière floue entre le réel devient ici un obstacle.
Plus de deux heures pour ce type de récit, c’est beaucoup, surtout quand l’enjeu dramatique reste limité. Les acteurs, pourtant, font ce qu’ils peuvent. Davika Hoorne prête à Nat une voix douce et presque fragile, qui apporte une vraie humanité à ce personnage pourtant réduit à un objet du quotidien. Wisarut Himmarat incarne March avec une sincérité touchante, celle d’un homme incapable de faire son deuil. Ces moments plus intimes sont parmi les plus réussis du film, même s’ils sont souvent noyés dans un dispositif trop conceptuel. Visuellement, Fantôme Utile adopte une mise en scène très sage, presque plate. Les plans fixes courts donnent une impression de théâtre filmé, renforçant parfois la distance avec les personnages.
Le film observe plus qu’il n’accompagne. Cette retenue peut séduire sur le papier, mais elle accentue aussi la sensation d’ennui, surtout lorsque le récit se met à tourner en rond. Au final, Fantôme Utile laisse une impression très partagée. Il y a une vraie originalité, une envie de mélanger les genres, de parler de sujets lourds à travers un prisme absurde et queer. La première partie, inventive et décalée, donne l’impression d’un film libre et joueur. La suite, en revanche, s’alourdit sous le poids de ses intentions politiques et de son rythme trop étiré. Reste un film courageux, mais mal équilibré. Une belle idée de départ, une vraie personnalité, mais une exécution qui s’égare et finit par lasser. Fantôme Utile intrigue, amuse un temps, puis fatigue. Un film qui aurait clairement gagné à être plus resserré pour que son étrangeté conserve toute sa force.
Note : 4.5/10. En bref, il y a une vraie originalité, une envie de mélanger les genres, de parler de sujets lourds à travers un prisme absurde et queer. La première partie, inventive et décalée, donne l’impression d’un film libre et joueur. La suite, en revanche, s’alourdit sous le poids de ses intentions politiques et de son rythme trop étiré.
Sorti le 27 août 2025 au cinéma - Disponible en VOD
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