11 Janvier 2026
Južina // De Ante Marin. Avec Katarina Bodrozic, Ana Franic et Grgo Sipek Grse.
Avec Južina, le réalisateur croate Ante Marin signe un premier long métrage profondément ancré dans une réalité locale, tout en parlant de quelque chose de très universel : ce moment où tout semble dérailler sans raison claire. Le film se déroule à Split, sur une seule journée, dans un immeuble banal de quatre étages. Un décor ordinaire, presque quelconque, mais traversé par un phénomène bien connu sur la côte dalmate : la južina, ce vent du sud lourd, humide, qui rend l’air poisseux et les esprits instables. Ici, le climat n’est pas un simple arrière-plan, il devient un moteur narratif, presque un personnage. Le film s’ouvre sur une scène tendue, presque trompeuse, avec deux hommes qui attendent un signal pour passer à l’action.
Tandis que le vent violent Južina secoue Split, les vies des locataires d’un immeuble de quatre étages se percutent dans une chaîne de quiproquos, de combines et de chaos à l’humour noir, où même les héros restent des salauds aux yeux de leurs voisins.
Cette entrée en matière laisse croire à un polar classique, avant que Južina ne prenne une autre direction. Très vite, le récit se fragmente et bascule dans une structure chorale. Le film revient en arrière pour présenter les habitants de l’immeuble, étage par étage, appartement par appartement. Chaque porte cache une histoire, un malaise, une colère contenue, souvent prête à exploser sous l’effet du vent et de la chaleur. Parmi ces habitants, Toma occupe une place centrale. Professeur d’histoire suspendu pour avoir tenu des propos jugés déplacés sur les origines du christianisme, il est contraint de retourner vivre chez son père Mićo. Ce duo père-fils fonctionne comme un point d’ancrage émotionnel dans le film.
Mićo, veuf, passionné de football et adepte de télé-achat, apporte une forme de légèreté et d’ironie. Leurs échanges, faits de petites phrases du quotidien, de discussions absurdes et de silences, donnent au film une vraie respiration humaine. Autour d’eux gravite une galerie de personnages très variés. Anka, une voisine méfiante, vit dans la peur permanente des deux frères du dernier étage, Ronaldo et Adriano, figures inquiétantes dont l’apparence joue avec les clichés. Plus bas, des familles tentent de sauver les apparences : une mère obsédée par la religion, un père hypocrite, une adolescente en révolte. Ailleurs, un homme profite de l’anniversaire de sa fille pour tenter de relancer une carrière de rappeur qui n’a jamais vraiment décollé.
Et tout en haut, une jeune femme mystérieuse entretient une relation dangereuse avec son propriétaire, prête à faire voler en éclats un équilibre déjà fragile. Ce qui frappe dans Južina, c’est cette impression de chaos organisé. Le film accumule les situations, les points de vue, les tensions, sans jamais chercher à imposer une intrigue unique et bien balisée. Le récit avance par petites touches, parfois désordonnées, comme si la južina elle-même dictait le rythme. Certaines scènes semblent presque anecdotiques, puis prennent soudain une autre dimension quand les trajectoires des personnages commencent à se croiser. La mise en scène assume une certaine rugosité. Tout n’est pas fluide, tout n’est pas parfaitement maîtrisé, mais cette imperfection sert le propos. Južina ne cherche pas à lisser ses angles.
Le film accepte le désordre, l’excès, la confusion. Cette approche peut désarçonner, surtout quand le nombre de personnages devient important, mais elle reflète assez bien le sentiment de saturation qui traverse le film. Les dialogues constituent l’un des points forts du long métrage. Ils sonnent justes, souvent drôles, parfois cruels, toujours très ancrés dans un langage quotidien. Le dialecte, les références locales, les échanges banals sur des objets ou des habitudes donnent une vraie texture au récit. L’humour, souvent proche de l’absurde, permet d’aborder des sujets lourds sans jamais tomber dans le discours appuyé. Violence latente, frustrations sociales, solitude, hypocrisie : tout passe par des situations concrètes, jamais théorisées.
La musique joue également un rôle important. Les chansons de Toma Bebić, mêlées à des morceaux plus contemporains, créent un contraste intéressant entre mélancolie et dérision. Elles accompagnent les personnages sans les juger, comme un commentaire discret sur leurs errances. Là encore, le film préfère suggérer plutôt que souligner. Sur le plan du jeu d’acteur, Južina bénéficie d’un ensemble très solide. Stojan Matavulj, dans le rôle de Mićo, apporte une vraie présence, à la fois drôle et touchante. Donat Zeko incarne Toma avec retenue, laissant transparaître un malaise intérieur qui ne demande qu’à s’exprimer. Les rôles secondaires, même très brefs, sont travaillés avec soin. Chaque personnage existe, même quand il n’apparaît que quelques minutes à l’écran.
Le film n’est pas exempt de défauts. La multiplication des intrigues donne parfois une impression de dispersion. Certaines histoires restent à l’état d’esquisse et auraient gagné à être développées davantage. Le dernier acte, chargé de réunir tous les fils narratifs, perd un peu en clarté et en rythme. Mais ces faiblesses restent cohérentes avec l’identité du film, qui privilégie l’atmosphère et l’observation à l’efficacité dramatique. Južina n’est pas un film spectaculaire ni un récit à rebondissements constants. C’est plutôt une chronique nerveuse et ironique sur des vies ordinaires mises sous pression. Le vent du sud agit comme un révélateur, faisant tomber les masques et accentuant les failles.
Derrière son humour et son apparente légèreté, le film d’Ante Marin dresse un portrait peu flatteur mais sincère d’une société fatiguée, où chacun tente de tenir debout malgré un quotidien qui pèse. En tant que premier long métrage, Južina témoigne d’une vraie personnalité de cinéma. Le film ne cherche pas à plaire à tout prix, ni à suivre des modèles connus. Il propose une vision singulière, ancrée dans un territoire précis, mais capable de parler à tous ceux qui ont déjà senti cette sensation étrange : celle d’un jour où tout va de travers, sans raison évidente, juste parce que l’air est lourd.
Note : 6.5/10. En bref, Južina témoigne d’une vraie personnalité de cinéma. Le film ne cherche pas à plaire à tout prix, ni à suivre des modèles connus. Il propose une vision singulière, ancrée dans un territoire précis et capable de parler à tous.
Prochainement en France en SVOD
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