Critique Ciné : La femme qui en savait trop (2025)

Critique Ciné : La femme qui en savait trop (2025)

La femme qui en savait trop // De Nader Saeivar. Avec Maryam Boubani, Nader Naderpour et Abbas Imani.

 

La femme qui en savait trop est un film iranien qui s’impose moins par le suspense que par ce qu’il raconte, frontalement et sans fard, de la place des femmes dans une société verrouillée. Réalisé par Nader Saeivar et coécrit avec Jafar Panahi, le film s’inscrit clairement dans cette veine du cinéma iranien contemporain qui observe les mécanismes du pouvoir à hauteur d’individu. Ici, cet individu est une femme âgée, discrète, mais impossible à faire taire. Tarlan est une ancienne professeure de danse, aujourd’hui à la retraite. Militante de longue date, elle a traversé les bouleversements de la Révolution de 1979 et les décennies de restrictions qui ont suivi. 

 

En Iran, Tarlan, professeure de danse à la retraite, est témoin d’un meurtre commis par une personnalité influente du gouvernement. Elle le signale à la police qui refuse d’enquêter. Elle doit alors choisir entre céder aux pressions politiques ou risquer sa réputation et ses ressources pour obtenir justice.

 

Sa vie semble désormais plus calme, presque effacée. Jusqu’au jour où elle est témoin d’un meurtre. L’homme responsable n’est pas un inconnu ordinaire, mais quelqu’un de protégé, un homme de pouvoir, impliqué dans la libération récente du fils de Tarlan. Ce détail va rendre la situation encore plus étouffante. Le film ne cherche pas à construire un polar classique. Il s’installe lentement dans le quotidien de Tarlan, adopte son rythme, ses hésitations, ses silences. Quand elle décide de parler à la police, l’inaction est immédiate. Le crime est minimisé, déplacé, presque nié. Très vite, la logique du système apparaît : en Iran, la parole d’une femme, surtout face à un homme influent, ne pèse rien. Pire encore, cette parole devient une menace.

 

Ce qui frappe dans La femme qui en savait trop, c’est la manière dont l’injustice est montrée comme quelque chose de banal, presque administratif. Pas besoin de violence spectaculaire. Il suffit de portes qui se ferment, de rendez-vous reportés, de regards fuyants. Le film décrit un système juridique et social où certains crimes n’existent tout simplement pas, dès lors qu’ils concernent des femmes. Cette mécanique est glaçante précisément parce qu’elle est ordinaire. Tarlan ne se transforme jamais en héroïne de film judiciaire à l’américaine. Elle ne cherche pas à briller, ni à convaincre les foules. Sa résistance est calme, obstinée, parfois maladroite. Elle continue parce qu’elle ne sait pas faire autrement. 

 

Se taire serait une trahison, envers la victime, envers elle-même, envers toutes celles qui ont déjà été réduites au silence. Cette posture rend le personnage profondément humain. Maryam Boubani incarne Tarlan avec une retenue impressionnante. Son jeu repose sur les regards, les respirations, la fatigue qui s’accumule. Chaque scène semble peser un peu plus lourd sur ses épaules. L’actrice, figure connue en Iran et engagée dans le mouvement « Femme, Vie, Liberté », donne au personnage une dimension presque documentaire. Tarlan n’est pas une abstraction : elle ressemble à ces femmes qui ont passé leur vie à résister, souvent dans l’ombre. Autour d’elle, le film déploie une galerie de personnages qui participent, volontairement ou non, à son isolement. 

 

Les policiers esquivent, les institutions protègent les puissants, et même son propre fils finit par lui reprocher son engagement. Il lui rappelle que son combat n’a rien apporté de concret, ni à elle, ni à lui. Cette opposition générationnelle est l’un des aspects les plus intéressants du film. Elle montre comment la fatigue politique peut aussi devenir une forme de résignation. La mise en scène de Nader Saeivar est sobre, parfois sèche. Les plans sont souvent fixes, les déplacements rares. Les ellipses jouent un rôle central, laissant au spectateur le soin de combler les vides. Cette approche peut donner une impression de manque de fluidité, surtout dans la seconde moitié du film, mais elle correspond au propos. 

 

La vie de Tarlan est faite d’attentes, de suspensions, d’actions incomplètes. Le film épouse cette sensation d’étouffement progressif. La danse occupe une place symbolique forte. Présente dès l’ouverture et au moment de la conclusion, elle représente un espace de liberté fragile, toléré à la marge, mais jamais pleinement accepté. Dans un pays où le corps des femmes est surveillé, contrôlé, la danse devient un acte politique. Sans discours appuyé, le film rappelle que le simple fait de bouger librement peut devenir une forme de défi. Tourné dans la clandestinité, La femme qui en savait trop assume pleinement sa dimension politique. 

 

Il fait écho aux luttes récentes des Iraniennes, notamment au mouvement « Femme, Vie, Liberté », sans jamais tomber dans le slogan. Le film préfère montrer les conséquences concrètes de l’oppression : la peur, l’isolement, la culpabilité inversée. Voir devient déjà une faute. Témoigner devient un danger. L’intrigue autour du meurtre, à proprement parler, perd parfois en intensité. Le film s’intéresse moins à la résolution qu’au cheminement intérieur de Tarlan. Cette orientation peut frustrer celles et ceux qui attendent une montée en tension plus classique. Le dénouement, volontairement sobre, laisse un sentiment d’inachevé. Mais cet inachèvement fait sens : dans la réalité qu’il décrit, les combats ne se terminent pas proprement.

 

Note : 7/10. En bref, La femme qui en savait trop demande de l’attention, d’accepter les zones d’ombre, de refuser les réponses simples. Il propose le portrait d’une femme droite, fatiguée mais lucide, confrontée à une machine judiciaire et politique qui écrase tout sur son passage. Un film important, non pas parce qu’il donne des solutions, mais parce qu’il rappelle une chose essentielle : parfois, refuser de détourner le regard est déjà une forme de courage.

Sorti le 27 août 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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