6 Janvier 2026
Los Tigres // De Alberto Rodriguez. Avec Antonio de la Torre, Bárbara Lennie et Joaquín Nuñez.
Chaque nouveau film d’Alberto Rodríguez arrive avec un poids particulier sur les épaules. Difficile d’échapper à la comparaison avec La Isla Mínima, devenu une référence du polar espagnol moderne. Los Tigres mérite pourtant d’être abordé pour ce qu’il est, sans chercher à le mesurer sans cesse à ce précédent succès. Ce long-métrage propose autre chose : un thriller maritime teinté de drame social, qui s’intéresse moins à l’enquête qu’aux corps, aux liens familiaux et à un métier rarement montré au cinéma. L’action se déroule dans une ville portuaire du sud de l’Espagne, non loin du détroit de Gibraltar. Un décor logique tant cette zone concentre trafic maritime intense, économie fragile et activités en marge.
Frère et sœur, Antonio et Estrella travaillent depuis toujours comme scaphandriers dans un port espagnol sur les navires marchands de passage. En découvrant une cargaison de drogue dissimulée sous un cargo qui stationne au port toutes les trois semaines, Antonio pense avoir trouvé la solution pour résoudre ses soucis financiers : voler une partie de la marchandise et la revendre.
Mais le film ne se limite pas à un simple cadre exotique. Le port devient un espace de travail oppressant, mécanique, presque étouffant. Ici, pas de plages ni de cartes postales. Los Tigres plonge dans le quotidien des scaphandriers, ces ouvriers de l’ombre chargés d’inspecter et de réparer les coques de cargos, souvent au péril de leur santé. Antonio et Estrella sont frère et sœur. Ils ont grandi au bord de l’eau, dans le sillage d’un père plongeur professionnel devenu une figure presque mythique. La plongée n’est pas un métier choisi par hasard, mais un héritage lourd à porter. Antonio continue de descendre malgré l’âge, les douleurs et les alertes médicales.
Estrella, victime d’un accident qui a affecté son audition, est contrainte de rester en surface pour certaines missions. Leur relation est marquée par cette asymétrie, entre protection, dépendance et rancœurs mal digérées. Le film prend le temps d’installer ce quotidien. Peut-être trop pour certains spectateurs. Le récit démarre lentement, multipliant les pistes avant de révéler son axe principal. Cette approche a toutefois le mérite de donner de l’épaisseur aux personnages et de montrer la répétition, la fatigue, la banalité dangereuse de ce travail sous-marin. Les plongées ne sont pas héroïques. Elles sont techniques, pénibles, souvent anxiogènes. Le moindre problème de matériel peut devenir fatal. C’est dans ce contexte qu’une cargaison de drogue dissimulée sous un cargo est découverte.
Antonio y voit une échappatoire à ses problèmes financiers : pension alimentaire, divorce tendu, avenir incertain. Estrella accepte de l’aider, non sans hésitation. Los Tigres bascule alors vers le polar, mais un polar à hauteur d’ouvriers ordinaires, mal préparés à l’illégalité. Cette dimension fonctionne plutôt bien au départ. Le film montre comment une décision prise sous pression entraîne une mécanique difficile à arrêter. Alberto Rodríguez choisit une mise en scène sobre, souvent efficace. Les plans aériens sur le port, les lumières nocturnes, les travellings le long des quais donnent une vraie identité visuelle au film. La bande-son, discrète mais travaillée, renforce l’immersion, notamment lors des scènes sous-marines où le son devient étouffé, presque organique.
Ces séquences, nombreuses, divisent pourtant. Certaines sont prenantes et réalistes, d’autres plus confuses, parfois difficiles à suivre, avec une lisibilité perfectible. Le cœur du film reste la relation entre le frère et la sœur. Antonio de la Torre incarne un homme usé, accro à la plongée autant qu’à l’adrénaline qu’elle procure. Il joue sur une retenue constante, laissant transparaître les fissures derrière une façade de contrôle. Bárbara Lennie, en Estrella, apporte une énergie différente. Son personnage gagne progressivement en importance, jusqu’à presque rééquilibrer le duo. Leur alchimie est l’un des points forts du film, même si la différence d’âge visible entre les interprètes peut parfois troubler la crédibilité de leur passé commun.
Sur le fond, Los Tigres aborde de nombreux thèmes : la transmission, la santé au travail, la précarité économique, la loyauté familiale. Le film regarde ses personnages sans les juger, mais sans chercher non plus à excuser leurs choix. Le trafic de drogue n’est jamais glamour. Il est présenté comme une fuite en avant, logique mais vouée à l’échec. Tout ce qui peut mal tourner finit par mal tourner : inspections médicales inopinées, témoins encombrants, accidents de plongée, matériel défaillant. C’est justement là que le film montre ses limites. À force d’accumuler les tensions, le scénario devient plus prévisible. Les rebondissements du polar manquent parfois de surprise, et le suspense, bien installé au départ, retombe par moments.
Los Tigres semble hésiter entre chronique sociale et thriller criminel, sans toujours réussir à fondre les deux de manière fluide. Le dernier acte, notamment, laisse une impression de frustration, comme si le potentiel dramatique n’était pas entièrement exploité. Malgré ces réserves, le film conserve un intérêt certain par son regard sur un métier méconnu. Les scaphandriers ne sont ni des aventuriers ni des héros. Ce sont des travailleurs exposés à des risques constants pour des salaires modestes, dans un environnement concurrentiel et peu protecteur. Cette dimension presque documentaire est ce qui reste le plus durablement en mémoire.
Note : 6/10. En bref, Los Tigres n’est donc pas un thriller nerveux au rythme effréné. Il avance à son propre tempo, parfois trop lent, parfois déséquilibré, mais avec une vraie cohérence d’ensemble. Ce n’est pas non plus le film le plus marquant d’Alberto Rodríguez, et il peut laisser une partie du public sur le quai. Reste une œuvre honnête, portée par deux acteurs solides, qui propose une immersion crédible dans un monde rarement filmé et pose un regard sombre sur la frontière floue entre survie et faute morale.
Sorti le 31 décembre 2025 au cinéma
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