7 Février 2026
Le Maître du Kabuki // De Sang-il Lee. Avec Ryô Yoshizawa, Ryusei Yokohama et Soya Kurokawa.
Lancer Le Maître du Kabuki, c’est accepter d’emblée un certain vertige. Trois heures de film, un sujet très ancré dans la culture japonaise, et un art théâtral qui peut sembler austère, voire déroutant pour un regard occidental. Sur le papier, rien de très engageant. Et pourtant, malgré des réserves réelles, le film de Sang-il Lee a quelque chose d’assez hypnotique pour maintenir l’attention jusqu’au bout. Le récit suit le parcours de Kikuo, un enfant issu d’un milieu violent, recueilli par un maître de kabuki, qui va consacrer sa vie entière à cet art ancestral.
Nagasaki, 1964 - A la mort de son père, chef d’un gang de yakuzas, Kikuo, 14 ans, est confié à un célèbre acteur de kabuki. Aux côtés de Shunsuke, le fils unique de ce dernier, il décide de se consacrer à ce théâtre traditionnel. Durant des décennies, les deux jeunes hommes évoluent côte à côte, de l’école du jeu aux plus belles salles de spectacle, entre scandales et gloire, fraternité et trahisons... L'un des deux deviendra le plus grand maître japonais de l'art du kabuki.
Le film traverse plusieurs décennies du Japon d’après-guerre, en suivant son ascension, ses rivalités, ses sacrifices et les zones d’ombre qui accompagnent la reconnaissance artistique. Plus qu’un simple biopic, Le Maître du Kabuki cherche à montrer ce que coûte réellement l’excellence quand elle devient une obsession. Ce qui frappe assez vite, c’est la densité du film. Le récit avance par ellipses, parfois brutales, donnant l’impression de sauter d’un moment clé à un autre sans toujours prendre le temps de respirer. Cela peut créer une certaine frustration, comme si certaines étapes importantes de la vie de Kikuo étaient survolées.
Ce rythme haché rappelle clairement que le film est adapté d’un roman, avec tout ce que cela implique de coupes et de raccourcis. Pour autant, même quand la narration perd en fluidité, le film ne perd jamais complètement en intensité. Sang-il Lee parvient à maintenir une forme de tension constante, notamment grâce à la rivalité centrale entre Kikuo et Shunsuke. Deux trajectoires parallèles, deux visions du kabuki, deux manières de chercher la reconnaissance dans un monde où le talent ne suffit pas toujours. Le poids de l’héritage, du sang et de la filiation est omniprésent, et devient presque un antagoniste à part entière. Le film pose d’ailleurs une question intéressante, sans jamais vraiment y répondre frontalement : qu’est-ce qui fait un grand acteur de kabuki ?
Le don naturel, la discipline, l’origine sociale, ou la capacité à se sacrifier totalement ? À travers Kikuo, Le Maître du Kabuki montre un personnage prêt à tout, quitte à utiliser les autres, à s’isoler, à perdre une part de son humanité pour atteindre cet idéal artistique. C’est sans doute là que le film est le plus fort, mais aussi le plus dérangeant. Derrière la beauté des scènes de représentation, derrière les costumes somptueux et les gestes millimétrés, se cache une réalité bien plus rude. Le kabuki n’est pas présenté comme un art romantique ou apaisant, mais comme un monde exigeant, parfois cruel, où l’admiration du public se paie très cher. Visuellement, le film impressionne souvent.
Les scènes de kabuki sont filmées avec une grande précision, mettant en valeur les postures, les regards, les silences. Même sans être sensible à cet art, difficile de nier la maîtrise formelle de ces moments. Les décors, les costumes et la direction artistique participent pleinement à l’immersion. Il y a quelque chose de presque irréel dans ces séquences, entre raffinement esthétique et théâtralité assumée, parfois proche du grotesque au sens noble. Cela dit, tout ce travail formel ne suffit pas toujours à combler les faiblesses du scénario. Certains personnages secondaires restent trop en retrait, réduits à leur fonction narrative. Le film s’étale sur plusieurs décennies, mais n’explore pas toujours en profondeur les évolutions psychologiques de ses protagonistes.
Kikuo reste souvent une figure obsédée par son objectif, au détriment d’une véritable introspection émotionnelle. Autre limite notable : le film donne une vision très partielle du kabuki. Il en montre les aspects les plus spectaculaires, mais sans réellement approfondir son fonctionnement, son histoire ou ses contradictions. Le choix de se concentrer presque exclusivement sur les onnagata, ces acteurs masculins spécialisés dans les rôles féminins, est intéressant, mais laisse de côté certains éléments importants, notamment la place des femmes dans cet art, pourtant bien réelle. La durée du film joue aussi un rôle ambivalent.
D’un côté, les trois heures permettent de donner une ampleur rare au récit, de suivre une vie entière sans sensation de précipitation. De l’autre, quelques longueurs se font sentir, et certaines parties auraient gagné à être resserrées. Malgré tout, le film reste étonnamment peu ennuyeux, preuve que l’univers proposé conserve un pouvoir d’attraction certain. Au Japon, le film a rencontré un immense succès, attirant des millions de spectateurs. Cela témoigne de l’attachement profond du public japonais à cet art traditionnel. Même si le kabuki n’est clairement pas un art qui me touche personnellement, Le Maître du Kabuki propose suffisamment de thématiques universelles pour maintenir l’intérêt : la transmission, la jalousie, la quête de reconnaissance, la glorification des artistes et leur chute possible.
Tout cela dépasse largement le cadre du théâtre japonais. Au final, Le Maître du Kabuki est un film ambitieux, parfois maladroit, souvent fascinant, mais pas totalement abouti. Il impressionne par sa mise en scène et son immersion culturelle, tout en laissant une certaine distance émotionnelle. Ce n’est pas un film facile, ni un coup de cœur, mais il mérite clairement d’être découvert pour ce qu’il tente, même s’il n’atteint pas toujours ce qu’il promet.
Note : 6/10. En bref, Au final, Le Maître du Kabuki est un film ambitieux, parfois maladroit, souvent fascinant, mais pas totalement abouti. Il impressionne par sa mise en scène et son immersion culturelle, tout en laissant une certaine distance émotionnelle.
Sorti le 24 décembre 2025 au cinéma
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