Critique Ciné : Les voyages de Tereza (2026)

Critique Ciné : Les voyages de Tereza (2026)

Les voyages de Tereza // De Gabriel Mascaro. Avec Denise Weinberg, Rodrigo Santoro et Miriam Socarrás.

 

Avec Les voyages de Tereza, Gabriel Mascaro imagine un futur proche où l’État décide, sous couvert de modernité, de prendre en charge les citoyens âgés de plus de 75 ans. Officiellement, il s’agit d’un programme bienveillant. En réalité, la mesure ressemble davantage à une mise à l’écart organisée. Le sujet est fort. Il touche à la place des seniors, à la pression économique, à la manière dont une société peut transformer l’humain en variable d’ajustement. Tereza, 77 ans, refuse d’entrer dans ce cadre. Elle ne veut pas finir dans une colonie pensée pour la rendre invisible. Alors elle part. Ce point de départ aurait pu donner lieu à un récit tendu, presque oppressant. 

 

Tereza a vécu toute sa vie dans une petite ville industrielle d’Amazonie. Le jour venu, elle reçoit l'ordre officiel du gouvernement de s’installer dans une colonie isolée pour personnes âgées, où elles sont amenées à « profiter » de leurs dernières années. Tereza refuse ce destin imposé et décide de partir seule à l'aventure, découvrir son pays et accomplir son rêve secret…

 

Le film choisit autre chose : une échappée lente, parfois étrange, souvent contemplative. Le monde décrit par Mascaro n’est pas bruyant. Il ne repose pas sur des scènes spectaculaires ni sur une violence frontale. Le contrôle s’exerce de manière plus douce, plus sournoise. Les autorités parlent d’organisation, de confort, d’efficacité. Derrière ces mots se cache une logique simple : écarter les corps jugés improductifs. Ce cadre rappelle certains récits récents sur la gestion de la vieillesse, comme Plan 75, même si le ton est différent. Là où d’autres films insistent sur la noirceur du système, Les voyages de Tereza préfère déplacer le regard vers l’intime.

 

Le contexte politique existe, mais il reste en arrière-plan. Le scénario ne cherche pas à détailler le fonctionnement du régime ni à explorer toutes ses conséquences. Cette retenue peut frustrer. Il y avait matière à creuser davantage ce monde et ses dérives. Après son départ, Tereza entame un voyage qui la conduit vers l’Amazonie. Le film adopte alors une forme proche du road-movie, avec une forte dimension aquatique. Le fleuve devient un espace de transition, presque un refuge. La mise en scène insiste sur les paysages, sur la lumière, sur les visages marqués par le temps. Mascaro filme les corps âgés sans détour. Il les montre vivants, désirants, capables de choisir encore. 

 

Ce regard sur le troisième âge évite le ton paternaliste. C’est sans doute l’un des points forts du film. Au fil de son parcours, Tereza croise des figures en marge, des personnages qui vivent selon leurs propres règles. Ces rencontres donnent au récit une dimension presque utopique. Le film esquisse un monde parallèle, loin des injonctions administratives. Le problème, à mes yeux, vient du glissement progressif vers un registre plus flou. Le récit, d’abord ancré dans une critique sociale claire, s’éloigne peu à peu de cette base. Certaines séquences prennent une tournure plus onirique, presque psychédélique. La narration devient moins structurée.

 

Cette liberté formelle correspond à l’esprit du personnage. Tereza avance sans plan précis, guidée par son envie de rester maîtresse de sa trajectoire. Pourtant, ce choix affaiblit la tension dramatique. L’enjeu politique s’estompe au profit d’une errance plus symbolique. Quelques scènes fonctionnent très bien. D’autres paraissent étirées. Le rythme ralentit, parfois trop. Le film privilégie l’atmosphère au détriment du conflit. Ce qui reste marquant, c’est la figure de Tereza. À 77 ans, elle ne veut pas qu’on décide pour elle. Elle ne veut pas qu’on lui rappelle son âge comme une limite. Le film insiste sur sa vitalité, sur sa capacité à désobéir sans grand discours.

 

Il y a quelque chose d’attachant dans cette résistance tranquille. Tereza ne cherche pas à devenir un symbole. Elle veut simplement continuer à choisir. Cette simplicité donne au film une dimension humaine sincère. On sent que Mascaro filme ce personnage avec affection. L’héroïne n’est jamais réduite à un statut de victime. Elle doute, elle se trompe, elle avance. Ce portrait nuancé compense en partie les faiblesses du scénario. Les voyages de Tereza avait le potentiel d’être une dystopie marquante sur l’âgisme et le contrôle social. Le film préfère finalement raconter une quête personnelle, presque poétique. Ce choix n’est pas incohérent, mais il laisse une impression de déséquilibre.

 

La première partie installe des enjeux forts. La suite s’en détache sans vraiment les résoudre. Le résultat est un film intéressant, mais inégal. Il y a de belles images, un regard différent sur la vieillesse, une volonté de proposer autre chose qu’un simple drame social. Pourtant, l’émotion ne m’a pas totalement emporté. Le voyage de Tereza se regarde avec curiosité, parfois avec admiration, mais sans bouleverser. Le film semble hésiter entre la fable politique et l’errance poétique, sans choisir clairement. J’apprécie l’audace du sujet et la manière dont le film met en avant une femme âgée libre, loin des clichés. Les voyages de Tereza propose un regard rare sur le troisième âge au cinéma. Il évite la pitié et préfère la dignité.

 

En revanche, je reste partagé sur la construction du récit. La dystopie aurait pu être plus développée. Le voyage aurait gagné à être plus resserré. Le film ne manque pas d’idées, mais il ne va pas toujours au bout. Les voyages de Tereza demeure une œuvre singulière, à la croisée du drame social et de la fable. Un film qui mérite d’être vu pour son point de vue, même s’il laisse derrière lui une sensation d’occasion partiellement manquée.

 

Note : 6/10. En bref, Les voyages de Tereza propose un regard rare sur le troisième âge au cinéma. Il évite la pitié et préfère la dignité. En revanche, je reste partagé sur la construction du récit. La dystopie aurait pu être plus développée. Le voyage aurait gagné à être plus resserré. Le film ne manque pas d’idées, mais il ne va pas toujours au bout.

Sorti le 11 février 2026 au cinéma

 

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