10 Mars 2026
Cactus Pears // De Rohan Parashuram Kanawade. Avec Bhushan Manoj, Suraaj Suman et Jayshri Jagtap.
Présenté au Festival Ecrans Mixtes 2026, Cactus Pears marque les débuts du réalisateur Rohan Parashuram Kanawade. Ce premier long métrage aborde plusieurs thèmes délicats : le deuil, l’identité sexuelle et le poids des traditions dans une région rurale de l’Inde. Le film suit une histoire simple, presque minimaliste, mais qui cherche à observer avec précision les émotions et les silences de ses personnages. L’approche est clairement celle d’un cinéma contemplatif. Le récit avance lentement, parfois très lentement, mais il tente surtout de capter des moments de vie plutôt que de construire un drame classique.
Anand retourne dans son village ancestral pour un rituel de deuil de dix jours. Il renoue avec Balya, un ami d'enfance.
L’histoire débute avec Anand, interprété par Bhushaan Manoj. Cet homme d’une trentaine d’années vit à Mumbai où il travaille dans un centre d’appels. À la mort de son père, il retourne dans son village natal pour participer aux rituels funéraires traditionnels. Dans cette région rurale, ces cérémonies durent dix jours et obéissent à de nombreuses règles culturelles. Ce retour n’est pas anodin pour Anand. Il a quitté ce village pour vivre plus librement sa vie en ville, loin des regards et surtout loin des questions constantes sur son célibat. Dans ce milieu très traditionnel, ne pas être marié à son âge suscite forcément des interrogations. Seuls ses parents connaissent sa véritable orientation sexuelle.
Pour éviter les rumeurs, une histoire a été inventée : Anand aurait été quitté par une femme et serait toujours en train de s’en remettre. Une version plus acceptable socialement que la réalité. Pendant ces dix jours de deuil, Anand doit également suivre les traditions imposées : manger seulement deux repas par jour, dormir sur le sol ou encore respecter certaines restrictions quotidiennes. Ces détails culturels donnent au film une dimension presque documentaire. Au village, Anand retrouve Balya, joué par Suraaj Suman, un ami d’enfance qui travaille comme fermier. Balya vit toujours ici, entre l’élevage de chèvres et quelques petits boulots. Très vite, le film installe une relation particulière entre les deux hommes.
Balya est lui aussi homosexuel, même si sa vie reste largement cachée derrière les apparences. Les rencontres qu’il fait se limitent souvent à des rendez-vous discrets dans l’ombre d’une communauté queer clandestine. La pression sociale pèse aussi sur lui. Sa famille espère le voir se marier, et une jeune femme semble déjà intéressée par lui. Pourtant, Balya retarde le moment autant que possible. Entre Anand et Balya, les retrouvailles prennent une tournure plus intime. Leur relation évolue à travers de petits gestes : un regard, une main posée brièvement, une conversation simple au détour d’un chemin. Le film privilégie ces instants discrets plutôt que les grandes déclarations.
Un symbole revient d’ailleurs à plusieurs reprises : la poire de cactus, ce fruit couvert d’épines que Balya offre un jour à Anand après l’avoir cueilli dans la nature. Derrière sa peau piquante se cache une chair douce, une métaphore assez claire de leur relation. La mise en scène de Rohan Parashuram Kanawade adopte un rythme volontairement lent. Le réalisateur privilégie les plans longs et les silences. Les scènes prennent le temps de respirer, parfois même au point de paraître figées. Cette approche fonctionne surtout grâce au travail visuel. La photographie met en valeur les paysages de l’Inde rurale : champs, forêts sèches et routes poussiéreuses composent un décor naturel rarement montré de cette manière au cinéma.
Les cadres sont souvent simples mais très soignés. Autre choix notable : l’absence quasi totale de musique. Au lieu d’une bande-son classique, le film laisse la place aux bruits du quotidien : les oiseaux, le vent dans les arbres ou les pas sur la terre sèche. Ce choix donne au film une atmosphère particulière, très calme, mais aussi parfois un peu distante. Le film repose beaucoup sur ses acteurs. Bhushaan Manoj incarne un Anand introverti, souvent perdu entre son chagrin et sa peur du jugement. Son jeu reste très retenu, presque minimaliste. Face à lui, Suraaj Suman apporte une présence plus directe. Balya semble plus à l’aise avec sa situation, même si lui aussi doit composer avec les attentes de sa famille et de son environnement.
La relation entre les deux hommes fonctionne surtout dans les silences. Les dialogues sont simples et très réalistes, ce qui renforce l’impression d’observer des moments de vie plutôt qu’une fiction dramatique. La mère d’Anand, interprétée par Jayshri Jagtap, apporte également une dimension intéressante au récit. Contrairement à ce que l’on pourrait attendre dans un contexte aussi conservateur, elle accepte la sexualité de son fils et tente même de le protéger discrètement. Cactus Pears assume pleinement son style. Le film prend le temps de montrer le quotidien des personnages, leurs déplacements, leurs gestes, leurs hésitations. Cette approche donne une certaine authenticité, mais elle peut aussi donner l’impression que l’histoire avance peu.
Le récit manque parfois de tension dramatique. Les enjeux restent souvent implicites et les conflits ne sont jamais vraiment frontaux. Pour certains spectateurs, cette retenue peut rendre l’ensemble un peu trop étiré. Malgré cela, le film garde un intérêt réel. Il propose un regard rare sur la vie queer dans une région rurale de l’Inde, un sujet encore peu traité dans le cinéma local. Avec Cactus Pears, Rohan Parashuram Kanawade signe un premier film personnel, inspiré en partie de sa propre expérience. Le résultat est imparfait mais sincère. Le rythme très lent et le manque de véritable conflit limitent parfois l’impact émotionnel, mais la sensibilité du regard reste perceptible.
Sans chercher le spectaculaire, le film préfère raconter une histoire intime, presque fragile, entre deux hommes qui tentent simplement de trouver leur place dans un environnement qui ne leur laisse pas beaucoup d’espace.
Note : 7/10. En bref, Cactus Pears n’est pas un film pour tous les publics, mais il offre une approche douce et réaliste d’un sujet encore rarement représenté dans le cinéma indien. Un premier pas discret mais intéressant pour un réalisateur dont il faudra sans doute suivre les prochains projets.
Prochainement au cinéma
Vu en avant-première dans le cadre du Festival Ecrans Mixtes 2026 à Lyon
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