16 Mars 2026
« Hurlevent » // De Emerald Fennell. Avec Margot Robbie, Jacob Elordi et Hong Chau.
Avec Hurlevent (2026), Emerald Fennell s’attaque à l’un des classiques les plus célèbres de la littérature anglaise, Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. C’est un projet ambitieux, tant le roman est réputé inadaptable : la passion destructrice de Catherine et Heathcliff, leur relation obsessionnelle, et la noirceur des paysages du Yorkshire forment un ensemble complexe que peu de réalisateurs ont réussi à traduire à l’écran. Pourtant, malgré l’investissement esthétique visible, cette nouvelle adaptation peine à convaincre sur le fond.
Vision moderne de la passion absolue unissant Heathcliff et Catherine, une romance légendaire qui défie le temps et la raison.
L’histoire suit fidèlement le canevas principal : Catherine, fille d’un noble dépensier, tombe amoureuse de Heathcliff, un garçon adopté issu des bas quartiers et élevé dans les écuries du domaine. Leur amour est interdit et compliqué, notamment par l’arrivée d’un riche prétendant, qui promet à Catherine une sécurité matérielle et sociale. Le roman explore un équilibre subtil entre passion, vengeance et obsession ; l’adaptation de Fennell choisit, elle, de transformer ce conflit en romance érotisée, où la sexualité devient presque systématique, au détriment de la tension dramatique originale. Le principal problème réside dans la dynamique du couple central.
Margot Robbie et Jacob Elordi, malgré leurs talents évidents, peinent à créer la flamme destructrice qui fait toute la force du récit. Leurs échanges semblent superficiels, davantage motivés par le désir physique que par une véritable alchimie émotionnelle. Les moments supposés tragiques ou passionnés tombent à plat, et le spectateur peine à ressentir l’intensité des sentiments qui habitent Catherine et Heathcliff dans le roman. Au lieu de cela, les scènes deviennent répétitives, quasi mécaniques, et donnent l’impression de feuilleter une fan-fiction érotique plutôt que d’assister à un drame gothique. Esthétiquement, Hurlevent est irréprochable.
Les décors, costumes et lumières sont soignés, et la photographie fait parfois penser à un clip de musique ou à une publicité pour parfum. L’usage des couleurs, la composition des plans et l’alternance entre musique classique et pop techno contribuent à une signature visuelle forte. Charli XCX participe à la bande-son avec des morceaux qui, sur le papier, devraient dynamiser le récit. Cependant, ces choix de style finissent par créer un décalage avec la gravité de l’histoire. La modernisation des costumes et des attitudes, et la multiplication des scènes érotiques, transforment l’univers du XIXᵉ siècle en un terrain de fantaisie romantique très loin de la noirceur brute de Brontë.
Le scénario, lui, s’éloigne largement du matériau de base. La violence et la toxicité du personnage de Heathcliff sont largement édulcorées : son sadisme, sa rage et sa manipulation dans le roman sont remplacés par un amoureux jaloux mais relativement inoffensif. Catherine, quant à elle, devient moins complexe, et ses choix apparaissent simplifiés et prévisibles. Le film supprime aussi plusieurs personnages clés et saute la partie la plus dramatique concernant les enfants, ce qui réduit la portée intergénérationnelle et le cycle de vengeance qui constitue le cœur du roman.
Cette linéarité rend le récit beaucoup moins intense, et la tension tragique s’efface derrière des scènes sensuelles répétitives et des dialogues parfois ridicules, où les sentiments sont répétés sans nuance. Emerald Fennell semble tiraillée entre respect du texte et adaptation contemporaine. L’intention de rapprocher le roman des romances modernes est claire, mais le résultat se traduit par un film superficiel, où la mise en scène léchée masque un manque de substance narrative. Certaines séquences, comme celles où la caméra se concentre sur les visages ou sur des détails minutieux des décors, montrent son talent pour le visuel.
Mais cette perfection plastique ne compense pas le manque de profondeur émotionnelle et psychologique. Le mélange des genres contribue également à l’impression d’incohérence. Le film oscille entre drame gothique, romance contemporaine et érotisme forcé. À plusieurs moments, le spectateur a l’impression de passer d’une publicité stylisée à un soap romantique, sans jamais trouver un ton stable. Les choix modernes – musique, attitudes, sexualisation – s’imposent au détriment de la rigueur dramatique et psychologique du roman. Malgré tout, Hurlevent possède quelques qualités. Les performances individuelles restent correctes, et certains plans sont visuellement mémorables.
La volonté de Fennell de moderniser l’histoire pour toucher un public jeune est compréhensible, et le film se regarde sans ennui complet grâce à sa beauté formelle. Mais ces aspects positifs sont éclipsés par le déséquilibre entre style et fond. En résumé, Hurlevent est une adaptation qui privilégie l’esthétique et la provocation sur la psychologie et la tension dramatique. Le romantisme décoratif et les scènes érotiques répétées remplacent la passion sauvage, la folie et la vengeance qui font la force du roman d’Emily Brontë. Le spectateur se retrouve devant un objet hybride : mi-gothique, mi-pop, visuellement séduisant mais émotionnellement vide.
Les amateurs de Les Hauts de Hurlevent risquent de repartir frustrés, tandis que ceux qui recherchent une romance érotisée trouveront peut-être matière à regarder. Pour ceux qui espéraient une adaptation fidèle et intense, il vaut mieux se tourner vers les versions de 1939 ou 2011, qui, malgré leurs limites, parviennent à restituer la noirceur et la complexité du roman. Hurlevent de Fennell reste un exercice de style fascinant mais raté, un film qui impressionne par son apparence et déçoit par son contenu. L’histoire mythique de Catherine et Heathcliff mérite plus qu’un simple spectacle glamour et sexué : elle demande du souffle, de la colère et de la tragédie, ce que cette version ne parvient pas à restituer.
Note : 3/10. En bref, ce Hurlevent est l’exemple parfait d’un film où trop de liberté créative finit par nuire à l’esprit du texte original. Le résultat est un objet cinématographique poli et brillant, mais vidé de sa noirceur, de sa rage et de son romantisme tragique. On ressort de la salle avec l’impression d’avoir assisté à un clip publicitaire long format plutôt qu’à la passion mythique qui a traversé les siècles.
Sorti le 11 février 2026 au cinéma
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