11 Mars 2026
Une place à part // De Elena Oxman. Avec Asia Kate Dillon, Ridley Asha Bateman et Lea DeLaria.
Avec Une place à part, la réalisatrice et scénariste Elena Oxman signe un premier long métrage discret mais sensible. Le film s’intéresse à un personnage rarement placé au centre du récit au cinéma : une personne non binaire qui tente simplement de reconstruire sa vie. Sans chercher le spectaculaire, ce drame indépendant propose une histoire intimiste qui parle surtout de solitude, de blessures du passé et de la difficulté de trouver sa place dans le monde. L’intrigue suit Cass Marks, interprété par Asia Kate Dillon.
Cass (il/elle) jongle entre nounou, serveur.se de restaurant et dealer.se de drogue pour joindre les deux bouts et payer son petit appartement à San Francisco. Après une aventure d’un soir avec Kalli, une collègue pour laquelle iel a le béguin, Cass accepte de garder Ari, sa fille de 11 ans, pendant son absence. Mais alors que les jours passent sans nouvelles de Kalli, Cass et Ari tissent un lien qui ramène Cass à son enfance difficile et à la douleur qu’iel a fuie.
Cass travaille comme serveur dans un restaurant de San Francisco tout en acceptant des petits boulots de baby-sitting pour payer un loyer difficile à assumer dans une ville devenue très chère. Derrière cette routine, il y a un personnage fragile qui essaie de tourner la page d’une enfance compliquée. Cass a grandi dans le Michigan, dans un environnement marqué par l’abandon familial, les questions autour de son identité et des problèmes liés à l’alcool. San Francisco représente donc une tentative de nouveau départ. Pourtant, la ville n’apparaît pas comme un refuge simple. Au contraire, Une place à part montre un décor urbain parfois froid, traversé par la gentrification et les loyers impossibles.
Cass se déplace dans cette ville comme quelqu’un qui observe le monde sans vraiment en faire partie. Le film bascule lorsque Cass accepte de garder Ari, la fille de Kalli, une collègue de travail rencontrée récemment. Kalli, qui développe une petite marque de vêtements, doit quitter la ville quelques jours pour un déplacement professionnel. Elle confie alors sa fille de onze ans à Cass, pensant que ce sera une mission courte. Mais les jours passent et Kalli ne donne plus de nouvelles. Les appels restent sans réponse et l’inquiétude grandit. Cass se retrouve alors face à une situation imprévue : Ari a-t-elle été abandonnée par sa mère ?
Cette question devient le moteur du film. Elle agit aussi comme un miroir pour Cass, car cette situation réveille des souvenirs douloureux liés à sa propre enfance. Elena Oxman ne livre jamais toutes les réponses. Le scénario préfère suggérer les choses à travers de petites touches plutôt que d’expliquer frontalement le passé du personnage. C’est d’ailleurs l’une des qualités du film. L’écriture repose beaucoup sur les silences et les réactions des personnages. Asia Kate Dillon porte largement le film grâce à un jeu très intérieur. Cass parle peu, mais chaque regard ou hésitation semble raconter quelque chose. Face à ce personnage réservé, Ari apporte une énergie différente.
La jeune Ridley Asha Bateman joue une enfant méfiante mais curieuse, qui tente elle aussi de comprendre la situation. Entre les deux, une relation fragile se construit lentement. Il ne s’agit pas d’un lien immédiat ou sentimental. La confiance met du temps à apparaître. Le film parle beaucoup de solitude. Cass refuse souvent les invitations de collègues et préfère rester seul après le travail. L’alcool devient peu à peu un refuge discret mais présent. Plusieurs scènes montrent le personnage avec un verre à la main, comme une habitude difficile à briser. Un autre détail revient régulièrement : Cass joue à un vieux jeu vidéo sur une console ancienne.
Dans ce jeu, un astronaute tente de retrouver son vaisseau dans l’espace. Cette image fonctionne comme une métaphore assez claire du parcours du personnage. Cass cherche lui aussi un endroit où se sentir à sa place. La mise en scène accompagne cette idée d’errance. La caméra prend souvent le temps de montrer les rues de San Francisco, parfois loin des images touristiques habituelles. Les quartiers résidentiels, les appartements modestes ou les rues presque vides donnent au film une atmosphère assez mélancolique. La musique originale, composée par Lena Raine, renforce cette ambiance avec des sonorités à la fois électroniques et très calmes.
Le résultat donne au film une tonalité introspective qui correspond bien à l’état d’esprit du personnage principal. Cependant, Une place à part n’est pas un film parfait. Le rythme peut sembler assez lent par moments. Certaines idées, comme le lien entre Cass et Ari ou la métaphore du jeu vidéo, auraient mérité d’être développées davantage. La fin arrive assez vite et laisse une impression un peu incomplète. Malgré ces limites, le film reste intéressant par son approche. Elena Oxman ne transforme jamais l’identité de Cass en sujet sensationnel. Elle préfère raconter une histoire humaine avant tout. L’identité non binaire du personnage fait partie de sa vie, mais elle ne résume pas tout ce qu’il est.
Le film évoque aussi, en filigrane, les difficultés rencontrées par certaines personnes LGBTQ+ dans des villes pourtant réputées ouvertes. San Francisco apparaît ici comme une ville où les espaces queer disparaissent peu à peu, remplacés par des quartiers de plus en plus chers. Au fond, Une place à part parle surtout de deux êtres qui tentent de se comprendre. Cass et Ari portent chacun leurs blessures, mais leur rencontre ouvre la possibilité d’un lien. Rien n’est simple ni totalement résolu, mais quelques moments laissent entrevoir une forme d’espoir.
Ce premier film d’Elena Oxman ne cherche pas à tout expliquer. Il préfère rester dans l’observation et la suggestion. Cette approche peut frustrer certains spectateurs, mais elle correspond aussi au thème du film : la construction de soi est rarement claire ou rapide.
Note : 6/10. En bref, avec son ton calme et ses personnages fragiles, Une place à part propose donc une histoire modeste mais sincère. Un film sur l’isolement, la mémoire et le besoin de trouver un endroit où exister pleinement. Un sujet simple en apparence, mais qui résonne longtemps après la fin.
Prochainement au cinéma
Vu en avant-première dans le cadre du Festival Ecrans Mixtes 2026 à Lyon
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