Critique Ciné : Diciannove (2026)

Critique Ciné : Diciannove (2026)

Diciannove // De Giovanni Tortorici. Avec Manfredi Marini, Vittoria Planeta et Dana Giuliano.

 

Avec Diciannove, Giovanni Tortorici ne cherche pas à nous brosser dans le sens du poil. Pour son premier long-métrage, le réalisateur italien livre une œuvre qui divise, et c’est sans doute ce qu’il voulait. On est loin de la narration classique et confortable. Ici, l’intrigue s'efface pour laisser place aux sensations, au malaise et à une sorte de flou artistique qui colle à la peau de son protagoniste. L’histoire, c’est celle de Leonardo. À 19 ans, il quitte Palerme, sa ville natale, avec cette idée fixe qu’ailleurs, la vie sera plus grande, plus claire. Il tente Londres, puis Sienne, mais rien n'y fait. Leonardo ne cherche pas tant un métier ou des études qu'une raison d'être, et il ne la trouve nulle part. 

 

Un Palermitain de 19 ans quitte ses études d'économie à Londres pour étudier la littérature à Sienne. À travers des souvenirs introspectifs, son voyage dépeint l'autodétermination alors qu'il cherche sa place dans le monde.

 

Ses abandons s'enchaînent, ses relations foirent, et sa solitude devient son ombre. On pourrait croire à un énième film sur le passage à l'âge adulte, mais la mise en scène de Tortorici casse les codes. Le récit est fragmenté, presque chaotique, à l'image du cerveau de son héros. Ce qui marque dès le départ, c’est le style visuel. Tortorici filme de manière instable. On passe de ralentis contemplatifs à des ruptures de rythme brutales sans crier gare. Ce n'est pas de la frime technique pour faire joli, c'est une traduction visuelle de ce qui se passe dans la tête de Leonardo. Le film est aussi désordonné que lui. C’est déroutant, ça peut agacer, mais ça donne au film une identité visuelle hyper forte. 

 

On ne regarde pas juste un film, on subit un peu l'état mental du personnage. Leonardo est d'ailleurs un personnage difficile. Il est souvent arrogant, distant, et se cache derrière une passion pour la littérature pour se donner une contenance. Il essaie de défier l'autorité, de tenir tête à ses profs, mais il lâche l'affaire dès que ça demande trop d'effort. Cette instabilité est le cœur battant du film. On suit un jeune homme qui refuse de s'ancrer, qui glisse sur la réalité sans jamais vraiment y mordre. Le film porte aussi un regard assez désabusé sur les générations précédentes. Les adultes sont soit complètement largués, soit étouffants. La mère de Leonardo est coincée entre l'angoisse et le reproche perpétuel. 

 

Quant au monde universitaire, il est décrit comme un environnement froid et fermé, incapable de comprendre ou d'accueillir les doutes d'un gamin de 19 ans. C’est le portrait d’une jeunesse coincée : on leur demande de réussir, de bouger, de s'adapter, mais personne ne leur donne les clés pour le faire. Tortorici n'hésite pas non plus à explorer la sexualité et le corps de manière très crue. Certaines scènes sont gênantes, mais elles sont essentielles. Elles montrent Leonardo dans toute sa vulnérabilité et ses pulsions contradictoires. Le film ne cherche pas à expliquer ou à moraliser, il montre juste les faits, les gestes, les maladresses.

 

Il y a une dimension sociologique intéressante dans cette errance géographique. Leonardo incarne cette génération déracinée qui pense que changer de décor règlera ses problèmes internes. Il enchaîne les villes comme on change de chemise (Londres, Milan, Turin) mais le vide reste le même. Le film souligne brillamment cette illusion : voyager ne sert à rien si on s'emmène avec soi. Visuellement, le contraste est frappant entre une Italie chaude, presque nostalgique, et un Londres glacial. Pourtant, Leonardo a l'air d'un corps étranger partout où il passe. Manfredi Marini, qui incarne Leonardo, porte tout ça avec une justesse incroyable. 

 

Son jeu est fait de silences et de regards fuyants. Il rend son personnage crédible même quand il est insupportable. Alors oui, le film a des défauts. À force de vouloir tout traiter (l’éducation, l'identité, la critique sociale, l'expérimentation) il s'éparpille un peu. Certaines scènes tournent en boucle et on a parfois l'impression que le récit n'avance plus. La fin elle-même refuse de conclure, nous laissant sur un sentiment d'inachevé. Mais c’est finalement très cohérent avec le propos. La vie à 19 ans n'a pas forcément de sens ni de conclusion propre. Diciannove est un film exigeant qui demande de la patience. 

 

Il laisse derrière lui un malaise persistant, une impression de flou qui nous rappelle cette période de la vie où tout est possible, mais où rien n'est solide. Pour un premier film, Giovanni Tortorici frappe fort en refusant les concessions. C'est brut, c'est parfois maladroit, mais c'est du vrai cinéma.

 

Note : 6.5/10. En bref, Diciannove est un premier film radical et volontairement déroutant qui capture l'errance d'un jeune homme incapable de trouver sa place entre Palerme, Londres et Sienne. Giovanni Tortorici signe une œuvre brute et sensorielle, où la mise en scène chaotique illustre parfaitement le vide existentiel et l'instabilité d'une génération sans repères.

Prochainement en France

 

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