9 Avril 2026
Mektoub my Love : Cante Duo // De Abdellatif Kechiche. Avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau et Jessica Pennington.
Après une attente interminable, Mektoub My Love : Canto Due arrive enfin sur grand écran. Sept ans après le précédent volet, Abdellatif Kechiche revient à Sète, à cette jeunesse solaire qu’il filme comme personne, et à ce cinéma du quotidien qui fait toute sa singularité. Pour quelqu’un qui aime profondément son travail, difficile de rester indifférent face à ce nouveau chapitre. Dès les premières images, une sensation familière s’installe. Cette lumière du sud, ces corps baignés de soleil, ces conversations qui semblent ne jamais vouloir finir. Kechiche ne cherche pas à brusquer. Il prend son temps, laisse ses personnages exister, parler, rire, séduire.
Amin revient à Sète après ses études à Paris, rêvant toujours de cinéma. Un producteur américain en vacances s’intéresse par hasard à son projet, Les Principes essentiels de l’existence universelle, et veut que sa femme, Jess, en soit l’héroïne. Mais le destin, capricieux, impose ses propres règles.
Ce rythme, souvent critiqué, fait pourtant partie intégrante de son langage. Ici, il fonctionne encore, avec cette impression d’être plongé au cœur d’un été qui pourrait durer éternellement. Le film retrouve Amin et toute la bande, toujours entre flirt, hésitations et rêves d’avenir. Amin, plus que jamais, reste en retrait. Il observe, il écoute, il écrit. Son envie de cinéma devient plus concrète lorsqu’il croise la route d’un producteur américain, accompagné de son épouse, une actrice en plein doute. Cette rencontre ouvre une nouvelle perspective, presque irréelle, qui vient perturber l’équilibre du récit. Ce qui frappe, c’est la manière dont Kechiche continue de capter le réel.
Les scènes de groupe, notamment, sont impressionnantes de naturel. Un repas qui s’éternise, une discussion qui dérive, un moment de gêne ou de complicité… Tout semble vécu. Il y a quelque chose de presque documentaire dans cette façon de filmer les interactions. C’est précisément là que son cinéma touche juste. La parole reste au centre. Les dialogues s’enchaînent, parfois longs, parfois anodins, mais jamais vides. Ils construisent les personnages, révèlent leurs désirs, leurs contradictions. Kechiche filme la jeunesse dans ce qu’elle a de plus simple : parler, se chercher, se tester. Cette fluidité donne au film une vraie authenticité.
Visuellement, Canto Due est dans la continuité de son cinéma. La lumière naturelle, les peaux, la chaleur, tout participe à cette sensualité constante. Mais ici, elle semble plus apaisée, moins provocante que par le passé. Le regard est toujours présent, mais il paraît plus équilibré, presque plus tendre. Le film réserve aussi une place importante à l’humour. Certaines situations flirtent avec la comédie, parfois même avec quelque chose de légèrement burlesque. Il y a une vraie légèreté dans plusieurs séquences, qui contraste avec l’image souvent associée au cinéma de Kechiche. Cette respiration fonctionne bien et rend les personnages encore plus proches.
Mais Mektoub My Love : Canto Due ne se limite pas à cette chronique estivale. Progressivement, le film glisse vers autre chose. Une forme de mélancolie s’installe. Les discussions deviennent plus lourdes de sens, les silences plus marqués. Derrière l’insouciance, il y a une réalité qui s’impose. Le dernier acte marque un vrai basculement. Le ton change, la tension monte, et le film abandonne peu à peu cette douceur initiale pour aller vers quelque chose de plus dur. Ce contraste est marquant. Il donne au récit une profondeur inattendue et transforme ce qui ressemblait à une simple chronique en véritable drame. C’est là que Kechiche réussit quelque chose de fort : montrer la fin d’une illusion.
Cette jeunesse, filmée avec autant d’énergie, se heurte à ses limites. Les rêves se fissurent, les relations se compliquent, et le temps finit par rattraper tout le monde. Cette évolution se fait sans rupture brutale, mais avec une évidence presque troublante. L’introduction du couple américain apporte une dimension différente. Plus écrite, plus construite, elle détonne parfois avec le reste. Pourtant, elle permet aussi d’ouvrir le film à d’autres thèmes : le cinéma, la réussite, les compromis. Ce contraste entre spontanéité et fiction crée une tension intéressante. Comme souvent chez Kechiche, tout ne cherche pas à être parfaitement structuré. Certaines scènes semblent s’étirer, certaines pistes ne sont pas totalement développées.
Mais c’est aussi ce qui fait le charme de son cinéma. Il préfère capter des moments plutôt que de tout expliquer. La musique accompagne discrètement le récit, entre morceaux classiques et sonorités plus contemporaines. Elle vient souligner les émotions sans jamais les imposer. Là encore, le choix reste fidèle à une certaine idée du réalisme. Ce qui reste en tête après la projection, c’est cette impression d’avoir vécu quelque chose. Pas simplement regardé une histoire, mais partagé des instants. Kechiche continue de filmer la vie dans ce qu’elle a de plus brut, de plus imparfait, mais aussi de plus sincère.
Note : 7/10. En bref, Mektoub My Love : Canto Due est un film sur le désir, sur le temps qui passe, sur les illusions qui s’effacent. Un film qui prend le risque de s’étirer, de dérouter parfois, mais qui, en échange, offre une expérience rare. Pour ceux qui apprécient le cinéma d’Abdellatif Kechiche, ce retour a quelque chose de précieux. Et surtout, un regard toujours aussi singulier sur la jeunesse et ses élans.
Sorti le 3 décembre 2025 au cinéma - Disponible en VOD
Retrouvez sur mon blog des critiques de cinéma et de séries télé du monde entier tous les jours
Voir le profil de delromainzika sur le portail Overblog