14 Mai 2026
L’Abandon // De Vincent Garenq. Avec Antoine Reinartz, Emmanuelle Bercot et Emma Boumali.
S’attaquer à l’affaire Samuel Paty au cinéma, c’est un peu comme marcher sur des braises encore rouges. Surtout moins de six ans après les faits. On sait d’avance que le sujet va crisper, diviser et soulever des questions qui dépassent largement le cadre du septième art. Avec L’Abandon, Vincent Garenq tente de retracer les onze jours qui ont précédé le drame. Le résultat est un film qui serre le cœur, mais qui semble parfois s’excuser d’exister tant il fait attention où il pose les pieds. Le scénario suit la chronologie précise que tout le monde a encore en tête : le cours sur la liberté d'expression, le mensonge d’une élève qui n'était pas là, l’emballement des réseaux sociaux et cette spirale infernale qui transforme un prof tranquille en cible nationale.
Tout le monde connaît le nom de Samuel Paty, mais peu de gens connaissent réellement son histoire. Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’Histoire-Géographie, est assassiné à la sortie de son collège. À la lumière des enquêtes et des procès, ce film revient sur ses onze derniers jours, et l’engrenage qui a conduit à sa mort tragique.
Ce qui frappe d'abord, c'est l'angle choisi. On ne parle pas ici d'un thriller sur le terrorisme, mais d'un drame sur la solitude institutionnelle. On sent que le réalisateur a eu une peur bleue de tomber dans le sensationnalisme ou la récupération politique. C’est tout à son honneur, mais cette prudence se transforme parfois en frein. Certains dialogues sonnent comme s'ils avaient été relus par trois avocats et un comité de direction. Les personnages expliquent beaucoup, reformulent, et s'assurent que le spectateur a bien compris toutes les nuances. C’est un peu dommage, car cela donne par moments un côté film dossier assez rigide, où l’on perd le naturel des échanges humains au profit d'un exposé pédagogique.
Pourtant, malgré ces lourdeurs, le film réussit quelque chose de fort : installer un malaise qui ne vous lâche plus. Ce n’est pas le suspense de savoir comment ça finit, puisqu'on le sait tous. C’est l’horreur de voir chaque petite porte se fermer devant Samuel Paty. Le film dépeint avec une précision chirurgicale la politique du pas de vagues. On voit des collègues qui hésitent, une administration qui patine et des procédures qui s'enchaînent alors qu'il faudrait de l'humain et de la protection immédiate. Si L’Abandon évite de sombrer dans le téléfilm classique, c’est en grande partie grâce à Antoine Reinartz.
Sa prestation est incroyable de justesse. Il ne cherche pas à imiter ou à transformer Paty en figure héroïque intouchable. Il joue un homme normal, un peu fatigué, passionné par son métier, qui voit son monde s'écrouler sans comprendre pourquoi. Sa solitude à l’écran est presque physique. Face à lui, Emmanuelle Bercot campe une principale de collège dépassée, coincée entre sa hiérarchie et la peur de l'embrasement, sans jamais devenir une caricature de bureaucrate sans cœur. Le titre, d'ailleurs, est parfaitement choisi. Ce n'est pas seulement l'histoire d'un assassinat, c'est l'histoire d'un homme que l'on laisse doucement glisser vers son sort.
Le film montre bien que personne n'est foncièrement méchant dans l'entourage professionnel, mais que l'accumulation de petites lâchetés et de silences administratifs finit par créer un vide mortel autour du professeur. Visuellement, on ne va pas se mentir : Vincent Garenq reste dans une zone de confort très sobre. La caméra est là pour témoigner, pas pour créer des images de cinéma mémorables. C’est efficace pour le côté documentaire, mais cela manque parfois d'un vrai souffle narratif. Les quelques passages en voix off sont d'ailleurs assez discutables, apportant un côté solennel un peu forcé qui n'était pas forcément nécessaire pour susciter l'émotion.
Le film finit tout de même par toucher une corde sensible dans sa dernière ligne droite. En montrant l’inéluctable, il nous place dans une position de témoin impuissant assez insupportable. On sort de la salle avec une boule au ventre qui ne vient pas de la violence gratuite, mais du constat d'un immense gâchis humain et collectif. Finalement, L’Abandon est un film imparfait, parfois trop scolaire et souvent trop prudent, mais il a le mérite de mettre des visages et des silences sur une tragédie qu'on a trop souvent résumée à des gros titres. C'est un hommage digne, à défaut d'être un grand moment de cinéma pur.
Note : 5.5/10. En bref, porté par l'interprétation habitée d'Antoine Reinartz, L’Abandon réussit à retranscrire avec une tension étouffante la solitude de Samuel Paty face au renoncement d'une institution paralysée par la peur. Malgré une mise en scène parfois trop prudente et un ton qui frôle le film dossier, l'œuvre évite le piège du sensationnalisme pour livrer un constat glaçant sur l'engrenage d'un drame que personne n'a voulu arrêter.
Sorti le 13 mai 2026 au cinéma
L’Abandon est présenté hors compétition au Festival de Cannes 2026.
Retrouvez sur mon blog des critiques de cinéma et de séries télé du monde entier tous les jours
Voir le profil de delromainzika sur le portail Overblog