20 Mai 2026
L’engloutie // De Louise Hémon. Avec Galatea Bellugi, Matthieu Lucci et Samuel Kircher.
Avec L’Engloutie, la réalisatrice Louise Hémon nous livre un long-métrage qui refuse de rentrer dans les cases. On oscille en permanence entre le drame historique, le conte de campagne et l’expérience purement sensorielle. L’histoire nous parachute au début du XXe siècle, dans un village de montagne complètement coupé du monde. Une jeune institutrice débarque dans cette communauté isolée avec une mission claire : apporter l’école de la République à des montagnards qui vivent encore au rythme des vieilles traditions locales. Sur le papier, le pitch donnait vraiment envie et laissait espérer un grand moment de cinéma.
1899. Par une nuit de tempête, Aimée, jeune institutrice républicaine, arrive dans un hameau enneigé aux confins des Hautes-Alpes. Malgré la méfiance des habitants, elle se montre bien décidée à éclairer de ses lumières leurs croyances obscures. Alors qu’elle se fond dans la vie de la communauté, un vertige sensuel grandit en elle. Jusqu’au jour où une avalanche engloutit un premier montagnard…
Pourtant, si le film possède une vraie signature visuelle et une ambiance marquante, il m'a surtout laissé un sérieux goût d'inachevé. Dès les premières minutes, le ton est donné. Louise Hémon ne cherche pas à plaire au grand public ou à faire du divertissement classique. Elle opte pour une approche très contemplative, qui frôle parfois le style documentaire. Sa caméra prend le temps d'observer les gestes répétitifs du quotidien, les corps usés par le grand froid, les paysages bloqués par l'hiver et les silences lourds qui s'installent entre les personnages.
Il faut avouer que cette méthode crée une immersion assez bluffante, une proposition plutôt rare dans le paysage cinématographique français actuel. Par moments, le voyage dans le temps fonctionne à fond et on s’y croit vraiment. C’est d'ailleurs sur la reconstitution historique que le film marque ses plus gros points. Les décors naturels, les costumes d'époque, les scènes éclairées à la simple lueur des bougies et le soin apporté aux textures donnent une énorme crédibilité à l’ensemble. Ici, la montagne n'est pas juste un décor de carte postale, elle devient un personnage central. La neige, le froid mordant et l’isolement total s'imposent à chaque plan.
Cette atmosphère brute donne un côté organique très réussi au long-métrage. Visuellement, le travail sur la photographie est remarquable. Certaines scènes construites sur des jeux de clair-obscur affichent une beauté hypnotique. La réalisatrice s'amuse avec les ombres et la pénombre pour accentuer le sentiment d'un monde totalement replié sur lui-même. Le problème, c’est que cette obsession esthétique finit par se retourner contre le film. À plusieurs reprises, l’image est tellement sombre qu'on galère à comprendre ce qui se passe sous nos yeux. On saisit l’intention artistique qui consiste à nous faire ressentir la dureté de l'époque, mais à force de nous plonger dans le noir complet, le film devient tout simplement illisible.
Le choix d'un format d'image très carré et resserré vient renforcer cette sensation de claustrophobie. L'idée se défend carrément pour illustrer l'enfermement d'une communauté face à une nature hostile. Malheureusement, ce choix technique prive aussi les paysages de montagne de leur immensité. On ne peut pas s'empêcher de penser qu'avec un cadre plus large, certains panoramas auraient eu un impact visuel bien plus puissant. L'autre point qui va diviser les spectateurs reste la gestion du rythme. L’Engloutie prend tout son temps, quitte à tester notre patience. Les plans durent de longues secondes, les dialogues se font rares et de nombreuses scènes semblent figées dans le temps.
Si cette lenteur calculée participe grandement à l’ambiance, elle installe aussi une routine un peu pesante. Passé une première moitié de film intrigante, l'intrigue donne la désagréable impression de faire du surplace sans jamais passer la seconde. Le scénario est d'ailleurs le vrai point noir de cette aventure. Le script sème constamment des indices mystérieux autour des habitants, des croyances du coin et des envies secrètes des personnages, mais il oublie de nous donner des clés de compréhension. Le film passe son temps à hésiter entre plusieurs genres : la chronique sociale, le drame sensuel, le conte fantastique ou le documentaire sur les traditions oubliées.
En voulant toucher à tout, la réalisatrice ne développe finalement aucun de ces aspects à fond. La tension sensuelle vendue par la promotion du film reste par exemple très en surface. On devine bien quelques pulsions ou des désirs cachés, mais le sujet n'est jamais creusé. C’est dommage, car la relation complexe entre cette institutrice moderne et cette communauté fermée méritait un traitement beaucoup plus fort sur le plan émotionnel. Même constat pour le duel entre la modernité républicaine et les traditions rurales. Le long-métrage effleure ce choc culturel sans jamais aller jusqu'au bout, alors que c'était sans doute le moteur le plus passionnant du récit.
Du côté du casting, le bilan reste mitigé. Galatéa Bellugi s'en sort bien et apporte une vraie aura mystérieuse et fragile à son rôle d'institutrice. En revanche, la direction d’acteurs globale manque cruellement de souplesse. La plupart des personnages affichent une froideur constante et restent muets la moitié du temps, ce qui bloque toute empathie. On a beaucoup de mal à s'attacher à eux. L’utilisation du patois local apporte un plus pour le réalisme, mais le choix de laisser certains échanges sans sous-titres devient vite agaçant. Si cela renforce l'idée qu'on est des intrus dans ce village, cela crée aussi une distance qui nous empêche de bien saisir les relations entre les personnages.
Le film s'aventure aussi vers le fantastique et le symbolisme à travers des légendes locales autour de la montagne et des superstitions. Quelques visions graphiques fonctionnent bien, mais l'ensemble manque cruellement de cohérence. Plus d'une fois, on a l'impression que le film construit une tension pour finalement couper la scène en plein milieu et nous laisser en plan. Cette habitude se confirme avec un final très ouvert qui va laisser pas mal de monde sur le carreau. À force de cumuler les secrets sans jamais faire de révélations, on finit par se demander si la cinéaste savait elle-même où elle voulait nous emmener. Pour autant, L’Engloutie n'est pas un ratage complet.
On sent un vrai point de vue de cinéma et une vraie proposition artistique derrière la caméra. Louise Hémon sait installer une tension et un malaise qui restent en tête bien après le générique, notamment grâce à sa gestion de la lumière et à ses décors puissants. Mais en choisissant de privilégier l’ambiance au détriment de l'écriture, le film perd de sa force et nous laisse de marbre.
Note : 3.5/10. En bref, L’Engloutie séduit par sa forme mais déçoit par son fond. C’est une expérience sensorielle parfois captivante, souvent agaçante, qui plaira surtout aux fans de cinéma d'auteur pur et dur.
Sorti le 24 décembre 2025 au cinéma - Disponible en VOD
Retrouvez sur mon blog des critiques de cinéma et de séries télé du monde entier tous les jours
Voir le profil de delromainzika sur le portail Overblog