23 Juin 2026
Love Me Tender // De Anna Cazenave Cambet. Avec Vicky Krieps, Antoine Reinartz et Monia Chokri.
Love Me Tender, le nouveau film d'Anna Cazenave Cambet adapté du roman de Constance Debré, débarque sur nos écrans après un passage remarqué au Festival de Cannes. Le pitch touche immédiatement là où ça fait mal : la rupture brutale d’une mère avec son enfant suite à une séparation qui tourne au vinaigre. On y suit Clémence, une femme bien décidée à assumer qui elle est, quitte à voir tout son quotidien voler en éclats. L'histoire démarre sans fioritures. Clémence, ancienne avocate devenue écrivaine, annonce à Laurent, son ex-compagnon, qu'elle vit désormais des histoires d'amour avec des femmes.
Une fin d’été, Clémence annonce à son ex-mari qu’elle a des histoires d’amour avec des femmes. Sa vie bascule lorsqu'il lui retire la garde de son fils. Clémence va devoir lutter pour rester mère, femme, libre.
Jusqu'ici, leur séparation se passait plutôt bien, et la garde partagée de leur petit Paul roulait sans accroc. Mais cette annonce change radicalement la donne. Laurent encaisse très mal la nouvelle et décide, presque instantanément, de couper les ponts entre Clémence et leur fils. C'est le début d'un engrenage infernal, une longue bataille à la fois juridique et psychologique qui va finir par bouffer toute la vie de Clémence. Ce qui marque d'entrée de jeu, c'est la façon dont la réalisatrice filme l'usure, la vraie. On ne parle pas juste d'une énième dispute au tribunal avec des répliques bien senties.
Le film montre la fatigue invisible, celle qui s'installe quand les procédures s'éternisent, que les décisions administratives tombent sans logique apparente et que le sentiment d'impuissance prend toute la place. On sent le poids des jours qui passent et cette impression terrible de se battre contre un mur de briques. Vicky Krieps est de quasiment tous les plans. Elle porte le long-métrage sur ses épaules avec une intensité assez folle. L'actrice parvient à faire passer une palette d'émotions incroyable : la colère noire, l'épuisement total, mais aussi une dignité droite et ces moments de doute inévitables où l'on se demande si on va tenir le coup.
Elle évite constamment le piège du mélo ou du surjeu, donnant une vraie profondeur à cette mère confrontée à une injustice révoltante. Le film n'hésite pas à brasser des thèmes très ancrés dans notre époque. Ça parle de parentalité, des préjugés homophobes qui traînent encore partout, du regard pesant de la société sur les familles qui sortent des clous traditionnels, et des ratés d'un système judiciaire parfois complètement déconnecté de la réalité humaine. En suivant le parcours de Clémence, on se demande constamment jusqu'où on peut défendre sa liberté individuelle face à la violence des normes sociales. Pour autant, tout n'est pas parfait dans Love Me Tender.
Le film souffre de quelques défauts qui bousculent un peu l'adhésion. Le principal bémol vient du choix de mise en scène très univoque. Le scénario adopte à 100 % le point de vue de Clémence. C'est logique quand on sait que le bouquin d'origine est autobiographique, mais cela prive le récit d'une partie de sa complexité. Laurent, l'ex-mari, est rapidement relégué au rang de grand méchant sans nuances. Ses motivations restent floues, ses réactions ne sont jamais décortiquées, et ce manque de relief donne parfois l'impression d'assister à un match où les rôles du bon et du mauvais sont distribués dès les cinq premières minutes. Ce parti pris radical va forcément diviser.
Une partie du public aimera cette honnêteté brute, celle d'un témoignage personnel qui ne s'embarrasse pas de diplomatie. D'autres regretteront que le film passe à côté des zones grises et des contradictions inhérentes à ce genre de drame familial, ce qui aurait rendu l'ensemble encore plus humain et percutant. L'autre souci majeur, c'est le rythme. Le film dure plus de deux heures, et on ressent clairement le temps passer. Certaines scènes se répètent sans apporter de nouveaux éléments, et un montage un peu plus serré aurait fait un bien fou à la dynamique globale. Cette lourdeur est accentuée par une présence très forte de la voix off.
Si elle permet de se glisser dans la tête de Clémence et de retrouver la plume littéraire du roman, elle a trop souvent tendance à sur-expliquer ce que l'image nous montre déjà très bien. C'est dommage de manquer de confiance dans le silence ou dans le simple regard de ses comédiens. Purtant, malgré ces longueurs qui plombent parfois le voyage, l'émotion pure finit toujours par refaire surface. Les scènes de visites médiatisées, où la mère et son fils se retrouvent sous l'œil d'un tiers dans des bureaux froids, font partie des moments les plus poignants du film. La réalisatrice ne cherche jamais à forcer les larmes avec des violons, elle montre simplement à quel point il est difficile de préserver un lien d'amour quand toute une machine administrative semble programmée pour le briser.
La caméra d'Anna Cazenave Cambet reste globalement sobre, très attentive aux visages et aux petits riens. Les décors balancent entre le béton parisien et des paysages ruraux mais calmes, soulignant l'isolement progressif de l'héroïne. Le film choisit d'observer plutôt que de faire de grands discours, même si ce choix étire certaines séquences contemplatives au-delà du raisonnable. Au bout du compte, Love Me Tender a le grand mérite d'aborder une thématique trop rare dans le cinéma français sous cet angle précis. Plus qu'une simple histoire sur l'orientation sexuelle, c'est une réflexion percutante sur la manière dont les choix de vie intimes peuvent être instrumentalisés et retournés contre quelqu'un au sein d'un conflit familial.
Note : 6/10. En bref, c’est un drame sincère, imparfait dans sa construction et parfois trop long, mais qui tient debout grâce à la prestation habitée de Vicky Krieps. On sort du film avec quelques réserves techniques, mais avec l'histoire de cette mère solidement ancrée dans la tête. Un film imparfait, certes, mais qui bouscule et mérite qu'on s'y arrête.
Sorti le 10 décembre 2025 au cinéma - Disponible en VOD et sur Canal+
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