Critique Ciné : Promis le ciel (2026)

Critique Ciné : Promis le ciel (2026)

Promis le ciel // De Erige Sehiri. Avec Aïssa Maïga, Deborah Christelle Lobe Naney et Laetitia Ky.

 

Après le très remarqué Sous les figues, la réalisatrice franco-tunisienne Erige Sehiri revient sur le devant de la scène avec son deuxième long-métrage de fiction, Promis le ciel, sélectionné dans la catégorie Un Certain Regard au Festival de Cannes 2025. Changement radical d'ambiance et de décor : on quitte les vergers ruraux pour se plonger dans le béton et l'asphalte d'un Tunis invisible, celui des marges. Cette fois, la cinéaste braque ses projecteurs sur le quotidien complexe, usant et souvent ignoré des femmes subsahariennes installées en Tunisie. L’histoire tourne autour de trois femmes ivoiriennes aux profils bien distincts. 

 

Marie, pasteure ivoirienne et ancienne journaliste, vit à Tunis. Elle héberge Naney, une jeune mère en quête d'un avenir meilleur, et Jolie, une étudiante déterminée qui porte les espoirs de sa famille restée au pays. Quand les trois femmes recueillent Kenza, 4 ans, rescapée d'un naufrage, leur refuge se transforme en famille recomposée tendre mais intranquille dans un climat social de plus en plus préoccupant.

 

Marie, une ancienne journaliste devenue le pilier d'une petite communauté évangélique locale, transforme sa maison en refuge et en église de fortune. Jolie, une étudiante coincée entre l’aide financière de son père et un profond désir de liberté dans un pays qui ne lui fait aucun cadeau. Et enfin Naney, qui survit grâce aux petites combines, aux arrangements de fortune et à sa relation ambiguë avec un Tunisien nommé Foued. C'est un trio de combattantes ordinaires que le spectateur apprend à connaître à travers leurs rituels, leurs silences et leurs éclats de voix. Le fragile château de cartes qu'elles ont construit pour survivre vacille complètement quand débarque Kenza, une petite fille traumatisée, rescapée d'une énième traversée dramatique de la Méditerranée. 

 

L'arrivée de cet enfant bouscule tout le monde et pose une question centrale, presque insoutenable : que faire d'elle dans un univers où le moindre faux pas administratif équivaut à un aller simple pour la détention ou l'expulsion ? Cet événement agit comme un véritable révélateur pour chaque personnage, poussant chacun à dévoiler sa vraie nature face à l'urgence. Ce qui frappe rapidement dans Promis le ciel, c’est son ancrage direct dans l'actualité brûlante de la Tunisie contemporaine. Erige Sehiri ne prend pas de gants pour dépeindre le racisme systémique et le rejet ordinaire que subissent les populations subsahariennes. 

 

Les refus de prise en charge par les chauffeurs de taxi, les galères sans nom pour louer un appartement décent, la peur viscérale et constante des contrôles de police au coin de la rue : tout cela fait partie du décorum quotidien. La réalisatrice fait le choix payant de traiter ces violences non pas comme des moments de pur mélo hollywoodien, mais comme une routine lourde, pesante, presque banale. Sa caméra se pose et observe sans jamais forcer le trait. Les scènes de cuisine, les prières collectives intenses, les négociations de comptoir et les démarches administratives interminables s’enchaînent avec un naturalisme fort. 

 

Cette approche confère au film une vraie valeur de témoignage, transformant la fiction en une chronique sociale nécessaire sur une communauté trop souvent réduite à de simples statistiques dans les journaux. Si l'intention est louable et la thématique essentielle, le film souffre malheureusement de quelques faiblesses dans sa construction chorale. Les trois actrices principales livrent des performances habitées, mais l’écriture ne les traite pas toutes à la même enseigne. Naney crève l'écran avec son énergie brute et ses choix de vie risqués, captant naturellement l'attention. En revanche, le personnage de Marie reste parfois trop flou, oscillant entre la figure maternelle protectrice et la guide spirituelle sans que l'on comprenne toujours ses véritables motivations. 

 

Quant à Jolie, son évolution manque cruellement de liant et s'efface un peu face aux autres dynamiques. Cette inégalité donne par moments l'impression désagréable de regarder des segments de vie qui avancent parallèlement sans jamais totalement fusionner ou se répondre. Le rythme s'en ressent, s'installant parfois dans une répétition des galères matérielles qui finit par étirer inutilement certaines scènes au détriment de l'avancée de l'intrigue. On sent une hésitation entre la contemplation pure et le besoin de faire avancer le récit dramatique initié par l’arrivée de la petite Kenza. La religion tient une place centrale dans l'économie narrative de l'œuvre. 

 

Cette église clandestine nichée au cœur du foyer de Marie n’est pas qu'un simple décor : c’est un espace de survie mentale, un des rares endroits où ces femmes peuvent laisser tomber le masque et exister pleinement. Pourtant, Erige Sehiri évite intelligemment le piège du mysticisme salvateur. La foi est montrée pour ce qu'elle est pour ces exilées : une béquille indispensable pour supporter une réalité hostile, mais qui ne règle aucun problème de papier ni de fin de mois difficile. C’est là que le titre, Promis le ciel, prend tout son sens et sa charge ironique. Le paradis promis, qu'il soit spirituel ou géographique à travers le fantasme de l'Europe, se fracasse sans cesse contre les barrières douanières, la précarité financière extrême et l'isolement social. 

 

L'exil est déshabillé de tout romantisme pour ne laisser voir que sa vérité nue : une quête sans fin de stabilité dans un monde en mouvement perpétuel. Visuellement, le film est une vraie réussite grâce au travail de Frida Marzouk à la direction de la photographie. Elle parvient à capter la lumière si particulière de Tunis, apportant une douceur bienvenue qui contraste avec la dureté des situations. Les clairs-obscurs à l'intérieur de la maison renforcent cette sensation de cocon protecteur, tandis que les plans extérieurs, plus froids, exposent le groupe à la violence du monde extérieur. Malgré ces indéniables qualités formelles et la sincérité évidente de la démarche, Promis le ciel laisse un sentiment mitigé. La sobriété de la mise en scène glisse parfois vers un flottement narratif un peu frustrant. 

 

Note : 5/10. En bref, je salue l’audace d’Erige Sehiri, qui continue de creuser le sillon d'un cinéma tunisien courageux, braquant ses objectifs sur les fractures les plus vives de son pays. Le long-métrage n'est pas parfait, il s'égare parfois en cours de route, mais il a le immense mérite de faire exister des visages et des voix que l'on n'a pas l'habitude de voir sur grand écran.

Sorti le 28 janvier 2026 au cinéma - Disponible en VOD

 

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