Gomorra : les origines (Saison 1, 6 épisodes) : la lente fabrication d'un parrain

Gomorra : les origines (Saison 1, 6 épisodes) : la lente fabrication d'un parrain

Revenir aux origines de Pietro Savastano, c'était un pari casse-gueule. On connaît déjà le personnage, on sait exactement comment tout ça se termine, et pourtant ce prequel réussit à choper notre attention. En six épisodes, cette première saison ne cherche pas à nous vendre la naissance d’un monstre en deux temps trois mouvements. Elle prend le temps de filmer un gamin qui observe, qui cherche son terrain et qui commence à capter les rouages du milieu dans lequel il a grandi. On plonge dans le Naples de la fin des années 70, du côté de Secondigliano. Oubliez la carte postale d'époque : la série montre la poisse, la misère, les petits trafics et cette pression permanente de la rue. 

 

Dans ce décor-là, le jeune Pietro traîne avec sa bande, enchaîne les petites embrouilles et se prend à rêver d'autre chose. Mais sa rencontre avec Angelo, le type respecté du quartier, va totalement réorienter son parcours. La vraie bonne idée de la série, c'est de ne pas nous sortir un Pietro déjà chef de clan dès la première scène. Le comédien Luca Lubrano lui donne ce côté observateur et malin, il comprend vite où sont les forces en présence, mais ça reste un gamin de son âge. Ses potes d'enfance (Lello, Toni, Fucariello et Manuele) occupent une vraie place. Avec eux, la série montre bien cette frontière floue entre l'amitié, la débrouille et le basculement dans le crime. Au début, leurs coups ressemblent à de la gaminerie, puis la violence brute débarque et vient calmer tout le monde.

 

Ce qui est appréciable, c'est que la série ne fait pas de Pietro une simple victime de son milieu. La pauvreté explique l'environnement, mais elle n'excuse pas ses choix. C'est toute la nuance. Épisode après épisode, le jeune homme tranche. Il pourrait prendre d'autres portes de sortie, mais ses ambitions et ce besoin d'exister finissent par fermer les vannes une à une. Angelo, c'est le miroir dans lequel Pietro veut se regarder. Pour lui, ce mec représente la réussite absolue : de la thune, du respect, une vraie aura dans le quartier. On a l'impression qu'il s'en est sorti dans un monde où tout le monde rame pour bouffer. Sauf que le vernis craque assez vite. On réalise rapidement qu'Angelo n'est pas si libre que ça. 

 

Il reste une petite pièce dans un engrenage bien plus grand, coincé entre les hiérarchies, les dettes et les menaces. Pietro pige alors que le réseau qu'il admirait tant fonctionne sur des règles bien plus tordues. Les épisodes 2 et 3 appuient bien là-dessus. La guerre des générations s’installe et les anciens sentent que le vent tourne à Naples. Le trafic s'organise autrement, le business prend le dessus et les vieilles méthodes de papa deviennent complètement caduques. La scène du baptême dans l'épisode 3 résume parfaitement la dynamique. Derrière la grande fête de famille et la religion, c’est un vrai panier de crabes. Tout le monde se fait des sourires hypocrites, mais ça se jauge et ça calcule dans les coins. 

 

Une excellente séquence qui prouve qu'on n'a pas toujours besoin de sortir les armes pour imposer son pouvoir. La relation entre Pietro et Imma apporte un vrai plus à l'histoire. Au départ, Imma incarne une échappatoire. Elle vient d'un autre monde, plus rangé, loin du merdier de Secondigliano. Heureusement, les scénaristes n'en font pas une simple copine de passage. Elle bouge énormément sur ces six épisodes. Son regard change à mesure qu'elle prend la violence du quartier en pleine face, une violence qu'elle pouvait ignorer jusque-là grâce à son milieu. Sa trajectoire croise celle d’Annalisa, coincée dans une relation violente qui montre une autre face de l'emprise. La série dresse un parallèle intelligent entre tous ces systèmes de domination. 

 

Que ce soit dans la rue, en famille ou au sein d'un couple, les mécaniques toxiques sont exactement les mêmes. Imma perd peu à peu son côté fille protégée et gagne une vraie épaisseur. S'il y a bien quelque chose qui frappe sur l'ensemble de la saison, c'est ce choix de ralentir le rythme. Gomorra : Les Origines ne cherche pas l'enchaînement de fusillades à tout prix. Elle carbure aux silences, aux regards lourds et aux prises de conscience silencieuses. Cette lenteur pourra en bloquer certains par moments, c'est sûr. Mais c'est totalement raccord avec le propos. On ne devient pas un caïd froid du jour au lendemain en accumulant des scènes d'action spectaculaires. Il fallait passer par ces petits ajustements moraux pour rendre le basculement de Pietro crédible.

 

La réalisation colle parfaitement à l'ambiance. Le Naples des 70's existe par ses décors, ses fringues et son grain d'image, sans jamais tomber dans le piège de la nostalgie facile. C'est poisseux, sombre, et ça ne cherche pas à faire du spectacle pour du spectacle. L’épisode 6 fait grimper la pression et conclut cette mise en place. Pietro se retrouve au pied du mur face aux conséquences de ce qu'il a semé. Entre son rapport avec Angelo, sa relation avec Imma et la tension qui explose entre les gangs, le terrain devient trop glissant pour rester neutre. Pour autant, le gamin n'est pas encore le parrain qu'on a connu dans la série mère. C'est toute la force de ce final : ne pas griller les étapes. 

 

On ne cherche pas à nous expliquer l'homme mûr en un claquement de doigts, on nous montre juste le moment précis où il choisit de fermer certaines portes pour toujours. Pietro commence à envisager la violence comme un simple outil de travail. Pas d'explosion du jour au lendemain, juste le résultat logique de ces six épisodes et d'un cumul de décisions irréversibles. Angelo paye lui aussi le prix fort. À vouloir garder son bout de gras à tout prix, il prend des risques stupides dans un paysage criminel qui a déjà changé de logiciel. En six épisodes, cette saison 1 réussit son pari en apportant un éclairage intéressant sur Pietro Savastano. L'intérêt ne vient pas du fan service, mais de ce décalage permanent entre ce qu'on sait déjà du personnage et l'ignorance dans laquelle il se trouve encore à ce moment-là.

 

La série brille par sa gestion de la psychologie et ces petits choix du quotidien qui finissent par tout faire dérailler. Pietro, Imma, Angelo ou Annalisa ont une vraie trajectoire, avec leurs doutes et leurs faiblesses. On pourra regretter quelques longueurs sur le milieu de saison. Si le rythme posé fonctionne très bien pour l'intrigue principale entre Pietro et Imma, certaines sous-intrigues font un peu du surplace. Mais l'ensemble reste solide et permet au show de trouver sa propre voix sans rougir de la comparaison. C'est une belle étude de caractère : on ne nous raconte pas une naissance subite, mais une lente érosion de la morale. Pietro n'est pas devenu un monstre en un jour, il a juste abandonné ses limites une par une.

 

Note : 8/10. En bref, cette saison 1 de Gomorra : Les Origines esquive le piège du copié-collé. En se focalisant sur la psychologie, les guerres d'influence et les renoncements moraux du jeune Pietro Savastano, la série pose des bases solides. C'est sombre, parfois contemplatif, mais particulièrement efficace pour relancer l'intérêt autour de cet univers.

Disponible sur Canal+

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