Critique Ciné : Le Clan des Bêtes (2025)

Critique Ciné : Le Clan des Bêtes (2025)

Le Clan des Bêtes // De Christopher Andrews. Avec Christopher Abbott, Barry Keoghan et Colm Meaney.

 

Le cinéma rural revient en force ces dernières années, souvent comme terrain d’exploration pour des récits humains marqués par la tension, les conflits familiaux et les affrontements d’une société en mutation. Le Clan des Bêtes, premier long-métrage de Christopher Andrews, continue cette tradition actuelle du cinéma,  avec un cadre irlandais brut et un récit tendu où la violence couve sous les apparences silencieuses de la campagne. Si le film débute avec force et subtilité, il finit malheureusement par s’essouffler à mesure qu’il cherche à ajouter de la complexité à une histoire qui fonctionnait mieux dans sa simplicité.

 

Un berger irlandais est entraîné dans un conflit violent avec une ferme voisine, lorsque ses moutons sont attaqués par des inconnus...

 

Le film installe d’entrée un climat d’inquiétude. Une scène d’agression nocturne, presque muette, suffit à faire comprendre que la violence n’est jamais bien loin, même au cœur d’un décor pastoral apaisant. Très vite, le ton est donné : il ne s’agira pas ici d’une simple querelle de voisins ou d’un drame psychologique feutré. Il est question de douleur contenue, de rancunes anciennes et de masculinités à bout de souffle. Les deux figures centrales, Michael et Jack, représentent deux générations qui peinent à coexister. Michael, le père, vétéran du métier de berger, semble en fusion avec ces paysages rudes.

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Il travaille avec silence, méthode et amertume. Jack, le fils, vit l’élevage comme une contrainte, un héritage pesant qu’il ne sait pas s’il souhaite encore porter. Entre eux, la parole se fait rare, et le non-dit agit comme un poison lent. Ce qui frappe dans cette première moitié du film, c’est la manière dont le cadre – ces montagnes silencieuses, ces pâturages balayés par le vent – n’est pas un simple décor, mais une véritable force dramatique. La solitude des protagonistes s’y reflète, de même que leur incapacité à échapper aux rôles qu’ils se sont eux-mêmes imposés. 

 

Le métier de berger est ici chargé de symboles : à la fois protecteur, gardien, mais aussi dominateur. La nature, d’apparence apaisante, devient témoin impuissant d’une spirale de haine qui s’installe insidieusement. Le conflit initial, sans grande surprise, naît d’un différend de voisinage. Mais très vite, il devient le catalyseur d’un règlement de comptes plus intime, presque ancestral. Ce qui pourrait n’être qu’un incident parmi tant d’autres va dégénérer, révélant des blessures profondes liées à la transmission, à la frustration et à la difficulté de faire face à un passé qui continue de peser. La réalisation accompagne efficacement cette montée en tension. 

 

Christopher Andrews adopte un rythme lent, mais pas paresseux, où chaque silence, chaque regard, chaque soupir devient signifiant. La musique, utilisée avec parcimonie, contribue à renforcer l’ambiance pesante, presque suffocante par moments. Barry Keoghan incarne Jack avec une fragilité à peine dissimulée, à la fois enfant en quête d’amour et homme pris au piège de son propre ressentiment. Christopher Abbott, dans le rôle de Michael, impose une autorité rugueuse sans jamais tomber dans la caricature. Mais alors que tout semble parfaitement imbriqué, le film opère un virage inattendu. Un long flashback vient casser la progression narrative. 

 

Ce choix, qui avait sans doute pour but d’enrichir le portrait psychologique des personnages, produit l’effet inverse. La tension retombe brutalement, et l’intérêt s’émousse. Le récit, qui jusque-là s’appuyait sur une dramaturgie claire et resserrée, s’éparpille dans des digressions moins bien maîtrisées. À partir de ce moment, le film semble chercher sa voie. L’intention de donner de l’épaisseur à Jack en revenant sur son passé est louable, mais l’exécution manque de fluidité. Les scènes s’enchaînent de manière un peu mécanique, et l’effet de miroir entre passé et présent, bien que pertinent, devient rapidement redondant.

 

La colère sourde, si bien suggérée au début, devient plus démonstrative, et le sentiment d’urgence qui caractérisait la première partie s’efface au profit d’un récit plus explicatif. La tension dramatique laisse place à une sorte d’introspection narrative moins convaincante. Le spectateur, qui jusque-là avançait dans l’inconnu avec crainte et curiosité, se retrouve face à un film qui semble vouloir tout dire, tout expliquer, au risque de perdre ce qui faisait sa force : sa simplicité et sa brutalité. L’épilogue, au lieu de resserrer les fils, semble vouloir prolonger artificiellement une histoire qui aurait peut-être gagné à se terminer plus tôt. 

 

L’émotion y est moins palpable, la symbolique un peu appuyée, et l’impression d’un film qui s’égare devient difficile à ignorer. La fin, volontairement ouverte, laisse place à plusieurs interprétations, mais ne parvient pas vraiment à compenser la perte d’intensité ressentie dans la deuxième partie. Le Clan des Bêtes avait toutes les cartes en main pour marquer durablement. Son ambiance lourde, ses personnages bien campés et son décor naturel en faisaient un récit puissant sur la violence et l’impossibilité de pardonner. Mais à trop vouloir creuser ses thématiques, il en oublie parfois le rythme et la concision. 

 

Le film se fragilise à mesure qu’il tente de complexifier son propos, là où la sobriété de départ suffisait à créer une tension presque physique. Reste un film solide dans ses intentions, porté par des acteurs impliqués et une mise en scène attentive. Christopher Andrews montre un vrai regard, une volonté de s’attaquer à des sujets personnels avec sincérité. C’est peut-être cette ambition qui rend la déception d’autant plus palpable lorsque le film bifurque maladroitement. Il y a là les promesses d’un cinéma rural intense et engagé, mais qui gagnerait à mieux équilibrer sa narration pour ne pas perdre en route ce qu’il avait si bien installé.

 

Note : 6.5/10. En bref, Le Clan des Bêtes avait toutes les cartes en main pour marquer durablement. Son ambiance lourde, ses personnages bien campés et son décor naturel en faisaient un récit puissant sur la violence et l’impossibilité de pardonner. Mais à trop vouloir creuser ses thématiques, il en oublie parfois le rythme et la concision. 

Sorti le 23 avril 2025 au cinéma 

 

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