Money Shot (Saison 1, 8 épisodes) : une série sur le pouvoir de choisir sa propre image

Money Shot (Saison 1, 8 épisodes) : une série sur le pouvoir de choisir sa propre image

Dès les premières scènes, Money Shot affiche clairement ses intentions : confronter le regard social sur le corps des femmes, questionner la représentation du désir, et refuser les règles imposées par une industrie dominée par les codes masculins. Pas de grands discours, mais une mise en situation brutale : une main aux fesses, une dénonciation immédiate, et une réprimande adressée non pas à l’agresseur, mais à celles qui refusent de se taire. C’est ce point de départ qui donne le ton. Pas de complaisance, pas de glamour. Juste deux femmes, Sari et Linnea, qui décident de faire autrement. Pas pour prouver quelque chose à qui que ce soit, mais parce qu’il n’y a plus d’autre option que de reprendre le contrôle.

 

Sari, une actrice porno de 42 ans en fin de carrière, se fait virer de son dernier tournage et doit trouver un moyen de gagner sa vie. Elle s’associe à Linnea, 22 ans, qui souhaite devenir réalisatrice mais n’arrive pas à rentrer en école de cinéma. Ensemble, elles créent une société de production de films érotiques féministes, et se lancent dans l’aventure afin de réaliser les désirs des femmes, tout en réalisant les leurs.

 

Le point de départ est simple mais efficace : deux femmes, que tout semble opposer à première vue, se rencontrent dans un contexte morne, un stage de recherche d’emploi. L’une, Sari, ancienne actrice de films pour adultes ; l’autre, Linnea, une aspirante réalisatrice encore peu armée pour faire face à l’industrie. Ce contexte devient rapidement le théâtre d’un affrontement avec les normes, et ce dès qu’un geste déplacé vient briser le silence ambiant. Une main aux fesses, un refus de se taire, et l'autorité qui préfère blâmer les victimes plutôt que le fautif. Cette scène, anodine pour certains, expose avec clarté l’un des enjeux récurrents de la série : faire face à l’injonction de se taire.

 

Ce qui donne sa solidité à Money Shot, c’est la relation entre Sari et Linnea. Les deux femmes, à différents moments de leur vie, apprennent à se connaître et à travailler ensemble, mais surtout à comprendre ce qui, chez l’autre, fait écho à leurs propres blessures. Sari traîne un passé qui ne lui laisse que peu de place pour la nuance : l’industrie du X l’a réduite à une étiquette, que les regards extérieurs refusent de décoller. Linnea, de son côté, tente de faire sa place dans le monde du cinéma sans sacrifier ses convictions. Une alliance se tisse entre elles, faite autant de solidarité que de tensions, et ce lien va devenir le socle de tout ce qui suivra.

 

La série prend le pari de les faire se lancer dans une entreprise commune : produire des films pornographiques féministes. Pas par goût de la provocation, mais parce que c’est là que se rejoignent leurs parcours. L’une veut reconquérir son corps et son image, l’autre veut mettre en scène des récits qui donnent toute leur place au regard féminin, au désir, au consentement. Cette démarche n’a rien d’anecdotique. Elle traverse toute la série comme un fil rouge. Traiter de sexualité à travers une série de fiction sans tomber dans le piège de la surenchère ou de la pudibonderie n’est jamais simple. Money Shot tente ce pari avec des résultats parfois inégaux, mais portés par une intention constante. 

 

Chaque épisode pose une question sous-jacente : qui a le droit de représenter le désir ? Qui décide de ce qui est "acceptable", "excitant", "normal" ? Et surtout, que faire quand ces représentations ne correspondent plus aux attentes d'une partie de celles et ceux qui les regardent ? La production met en lumière la tension entre les codes établis du porno mainstream et les envies de créer autre chose. Linnea, en particulier, devient peu à peu le porte-voix de cette remise en cause. Lorsqu’un technicien s’interroge bruyamment sur l’absence de l’incontournable scène d’éjaculation masculine – celle-là même qui donne son nom à la série – elle répond par une critique claire des récits imposés par des décennies de domination masculine dans l’imaginaire érotique. 

 

Le débat est lancé sans prétention théorique, mais avec une franchise qui touche. L’ambition du propos, toutefois, ne suffit pas toujours à tenir le rythme sur huit épisodes. La structure du récit suit un chemin relativement prévisible, et les rebondissements ne surprennent pas autant qu’ils le pourraient. L’écriture choisit souvent la voie la plus directe, quitte à affaiblir certaines scènes qui auraient pu gagner en subtilité. Le registre choisi – entre comédie et drame – contribue aussi à cette sensation de déséquilibre. Certains moments tendent vers une forme de burlesque un peu maladroite, qui ne s’accorde pas toujours avec la gravité des thèmes abordés. 

 

Ce mélange des tons, bien que risqué, aurait pu enrichir la série, mais donne parfois l’impression que les intentions dépassent les moyens. Malgré ses limites, Money Shot réussit à poser des jalons importants. Elle ne cherche pas à produire des réponses toutes faites, mais met en avant des trajectoires de femmes qui refusent de rester figées. Ce n’est pas tant la réussite ou l’échec de leur projet qui importe, que la manière dont elles le vivent, le revendiquent, le transforment. Sari, au fil des épisodes, évolue. Son passé ne s’efface pas, mais il cesse d’être une barrière. Elle cesse de porter la honte que d’autres ont tenté de lui imposer. Linnea, de son côté, apprend que ses convictions peuvent parfois heurter, mais qu’elles sont aussi sa force. 

 

Les scènes de tournage qu’elles organisent deviennent alors des laboratoires d’expérimentation, où l’enjeu n’est pas de séduire un public, mais de trouver un langage commun. Ce que Money Shot met aussi en lumière, c’est le tiraillement constant entre idéaux et réalité. Produire un porno féministe reste une utopie complexe, où les désaccords surgissent vite, même entre alliés. Comment représenter le plaisir sans retomber dans les clichés ? Comment ne pas reproduire, malgré soi, des schémas que l’on voulait éviter ? Ces questions, la série ne les évacue pas. Elle les montre, les rend visibles, parfois même pesantes.

 

Certains épisodes jouent justement sur ces tensions internes. Les débats autour de la représentation du corps masculin, des attentes du public, ou encore des moyens de financement, traversent la série sans forcément être résolus. C’est aussi ce qui lui donne une forme d’honnêteté : reconnaître que tout projet, même animé des meilleures intentions, peut se heurter à des réalités plus rugueuses.  Il serait facile de juger Money Shot à l’aune de ses maladresses formelles, mais cela reviendrait à ignorer ce qu’elle tente de proposer. Elle ne cherche pas à plaire à tout le monde, ni à se faire pardonner ses choix. Elle avance avec ses doutes, ses contradictions, et c’est ce qui la rend digne d’intérêt. 

 

Là où d’autres séries préfèrent esquiver les questions de représentation, celle-ci les prend à bras-le-corps, sans pour autant adopter un ton donneur de leçons. Il ne s’agit pas d’un manifeste, mais d’une exploration. Les protagonistes ne sont pas idéalisées. Elles font des erreurs, parfois même des compromis. Mais elles essaient. Et c’est cette tentative, imparfaite mais sincère, qui donne tout son sens au projet. Tout au long de la saison, la série interroge de manière subtile mais constante la notion de regard. Qui regarde ? Qui est regardé ? Qui décide de la manière dont les choses doivent être vues ? Ces questions, essentielles dans toute œuvre audiovisuelle, prennent ici une dimension particulière. 

 

Car dans le monde du X, le regard est à la fois outil, contrainte, et pouvoir. Linnea, en tant que réalisatrice, se trouve confrontée à ses propres limites. Peut-elle vraiment changer les choses depuis l’intérieur ? Son apprentissage passe aussi par la remise en question de ses certitudes. Sari, quant à elle, redéfinit son rapport à l’image. Ce n’est plus le corps comme marchandise, mais comme lieu d’affirmation, de réappropriation. Ensemble, elles cherchent à bâtir un espace où le regard ne domine plus, mais accompagne. Money Shot n’est pas une série sans défauts. La narration manque parfois de rythme, le ton hésite entre sérieux et légèreté, et certaines scènes tombent un peu à plat. 

 

Mais elle aborde des thématiques rarement traitées avec autant de frontalité. Le choix de centrer l’histoire sur deux femmes qui reprennent la main sur leur histoire, leur image, leur désir, donne une profondeur indéniable à l’ensemble. Il ne s’agit pas ici de faire l’éloge d’un programme révolutionnaire. Ce qui importe, c’est le chemin emprunté. Loin des représentations figées, la série propose un regard alternatif sur la sexualité, le corps, et surtout, le pouvoir de décider pour soi-même. Même si tout n’est pas maîtrisé, même si tout ne fonctionne pas parfaitement, Money Shot mérite qu’on s’y attarde. Parce qu’elle rappelle que derrière chaque image, il y a une intention, un choix, et parfois, une volonté de rupture.

 

Note : 5/10. En bref, une série qui avait un potentiel de dingue mais qui n’exploite pas pleinement son idée de départ. Cela reste une petite série à voir malgré tout. 

Disponible sur myCanal

 

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