Critique Ciné : Accident Domestique (2025)

Critique Ciné : Accident Domestique (2025)

Accident Domestique // De Caye Casas. Avec Estefania de los Santos, David Pareja et Claudia Riera.

 

Accident Domestique (titre français de La Mesita del Comedor), deuxième long-métrage du réalisateur espagnol Caye Casas, s’inscrit dans la veine des films qui cherchent à déranger, à bousculer les conventions narratives pour provoquer un malaise volontaire, à mi-chemin entre la satire grinçante et le drame familial. Pourtant, au fil du visionnage, difficile de ne pas se sentir plus irrité que remué. Le film joue la carte du malaise avec insistance, mais ne parvient jamais à justifier la violence psychologique qu’il inflige à ses personnages comme à son spectateur.

 

Maria et Jesus, jeunes parents mais déjà un peu vieux couple, décident d’acheter une table basse. Jusqu’ici rien d’anormal. Pourtant, lors de la périlleuse phase de montage de la table, une simple vis manquante transformera bientôt leur existence en un véritable enfer.

 

Tout part d’un élément banal : un jeune couple, Maria et Jesús, tout juste parents, décide d’acheter une table basse. Mais ce geste anodin devient le point de départ d’un enchaînement d’événements dramatiques, voire absurdes. Une vis manquante, un montage contrarié, et soudain la tension monte jusqu’à atteindre un point de rupture. L’idée est audacieuse, presque théâtrale. Une seule unité de lieu, peu de personnages, et un temps resserré : sur le papier, le dispositif évoque une tragédie en huis clos. Mais dans l'exécution, le rythme peine à suivre. L’histoire s’installe lentement, trop lentement. Chaque scène semble étirée au maximum pour maintenir artificiellement une tension qui ne prend jamais vraiment. 

 

Les silences sont lourds, les dialogues sont mécaniques, et l’impression d’un film qui tourne en rond s’installe très vite. À force d’insister sur l’anodin, le récit s’enlise dans le statique. Caye Casas soigne visiblement son cadre. Les choix de mise en scène sont très marqués, presque démonstratifs. Tout est filmé avec une distance glaciale, une lumière clinique, des mouvements de caméra qui appuient le malaise ambiant. Cela pourrait créer une atmosphère tendue, mais le résultat paraît plus souvent affecté qu’efficace. L’esthétique froide, les gros plans répétés sur des visages impassibles ou des détails anodins finissent par fatiguer. 

 

À force de chercher à montrer sans montrer, le film tombe dans une mise en scène pesante, où chaque plan semble vouloir signifier plus qu’il ne peut réellement porter. L’intention est claire : plonger dans l’effondrement psychologique d’un personnage face à une réalité insoutenable. Mais entre la lenteur du récit et la lourdeur des effets de style, la tension s’évapore, remplacée par une forme d’ennui perplexe. Le film revendique une tonalité de comédie noire, avec un certain goût pour l’absurde et le cynique. Mais cet humour, censé souligner la cruauté des situations, manque cruellement de finesse. Certaines scènes frôlent le grotesque, sans jamais assumer franchement ce virage. 

 

D’autres tentent de provoquer un rire nerveux, mais tombent à plat. Il y a un déséquilibre constant entre le drame psychologique et les éclats de comédie noire, si bien que l’on ne sait jamais vraiment comment recevoir ce qui est montré. Le mélange entre le sordide et le burlesque ne fonctionne pas. L’ensemble donne l’impression d’un film qui se croit plus transgressif qu’il ne l’est vraiment. L’humour, au lieu de révéler quelque chose de plus profond sur les personnages ou leur situation, semble n’exister que pour appuyer un malaise gratuit. À certains moments, cela flirte même avec une forme de cynisme vide de sens.

 

L’un des grands défauts du film réside dans la caractérisation des personnages. Jesús, le père, traverse le film comme un spectre de lui-même, incapable de réagir autrement que par des expressions passives-agressives ou des gestes mécaniques. Maria, de son côté, n’échappe pas non plus à une écriture stéréotypée. Le couple, censé être le cœur émotionnel du récit, reste désespérément distant. Leur dynamique est construite sur des non-dits, des tensions silencieuses et des frustrations banalisées. Pourtant, jamais l’intimité du couple n’est véritablement explorée. Leur détresse semble mise en scène, mais jamais incarnée. 

 

Même lorsque la tragédie surgit, l’impact reste limité, faute d’un véritable attachement aux personnages. Accident Domestique ambitionne également d’évoquer, en creux, des thématiques sociales : la pression du rôle parental, la masculinité défaillante, les failles de la communication dans le couple moderne. Ces sujets sont là, en toile de fond, mais le film se contente de les effleurer. Au lieu de creuser ces enjeux, il les utilise comme toile de fond à un récit qui préfère l’effet de choc à la profondeur. Ce choix rend le film frustrant. Car on sent qu’il y avait là matière à une critique plus subtile, plus acide peut-être, de ce qu’un couple peut devenir face à l’usure du quotidien et aux attentes sociales. 

 

Mais le scénario reste focalisé sur son dispositif, son retournement dramatique, au détriment de toute analyse sincère. Il est certain que Accident Domestique ne laisse pas totalement indifférent. La radicalité de sa forme, la froideur assumée de sa mise en scène, et la provocation de son sujet divisent. Mais entre ambition artistique et maladresses d’exécution, le film peine à aller au bout de ce qu’il annonce. Ce qui devait être un drame grinçant sur l’absurdité du quotidien tourne à la démonstration désincarnée. La tension dramatique promise ne tient pas sur la durée.

 

Le choix de maintenir l’action dans un seul lieu accentue encore cette impression d’enfermement, mais sans parvenir à faire de cet espace clos un véritable enjeu de mise en scène. Au final, le film donne l’impression de tourner autour de son idée sans jamais l’assumer pleinement. Accident Domestique avait peut-être tout pour être un court-métrage efficace, dense, percutant. Mais en étirant son propos sur la longueur, il se dilue. Ni suffisamment mordant pour provoquer un réel choc, ni assez profond pour émouvoir ou faire réfléchir, il s’égare dans ses propres effets.

 

La volonté de choquer ou de bousculer n’est pas un défaut en soi, mais encore faut-il qu’elle repose sur une vraie nécessité narrative. Ici, la provocation semble gratuite, et le malaise reste une posture. Il en résulte un film qui frustre plus qu’il ne dérange, et qui finit par laisser une impression de vide. 

 

Note : 3.5/10. En bref, l’intention est là, la forme est travaillée, mais sans souffle ni chair, le film passe à côté de sa propre ambition.

Sorti le 14 mai 2025 au cinéma

 

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