11 Mai 2025
Broke // De Carlyle Eubank. Avec Wyatt Russell, Dennis Quaid et Auden Thornton.
Avec Broke, Carlyle Eubank propose un western d’un genre différent, bien éloigné des clichés poussiéreux du cowboy invincible. Le film se construit sur des silences, des paysages glacés et des corps meurtris, et choisit de raconter une histoire d’effondrement plutôt que de conquête. Porté par Wyatt Russell, ici dans un rôle dense et fragile, Broke ne cherche pas à séduire par l’action, mais à faire ressentir le poids du temps, de l’échec et des attentes mal placées. Désormais, chaque cavalcade semble pouvoir être la dernière. Son corps ne suit plus, sa mémoire lui joue des tours, et les souvenirs s’effacent comme les traces de pas dans la neige.
L’histoire de True Brandywine, un cavalier de rodéo en difficulté, alors qu'il se retrouve piégé dans une tempête de neige et doit affronter ses choix de vie tout en luttant contre les éléments pour survivre.
Ce n’est pas un récit d’ascension, mais celui d’un lent glissement vers l’effacement – ou peut-être vers une forme de renaissance. Wyatt Russell incarne True avec une retenue qui force l’attention. Il évite la caricature du cow-boy stoïque ou brisé et offre un jeu nuancé, porté par des gestes douloureux, des silences éloquents, et un regard souvent perdu dans des pensées qu’il ne parvient plus à structurer. Son interprétation donne au film une assise émotionnelle solide, même lorsque le rythme peine à maintenir la tension. L’ouverture du film est marquante. True, enseveli dans la neige, luttant contre un blizzard et contre lui-même, ne peut compter que sur ses souvenirs pour trouver une issue.
Le récit progresse alors par fragments, entre passé et présent, entre illusions et réalités. Ce choix de narration non linéaire reflète la confusion du personnage, mais demande aussi de la patience au spectateur. Ce n’est pas une structure facile, et certains enchaînements manquent de fluidité. L’écriture du film s’intéresse avant tout aux failles. Failles physiques, psychologiques, familiales. Le rapport entre True et son père, campé par Dennis Quaid, est un point central. Entre admiration, rivalité et rancœur, le lien entre les deux hommes illustre une génération incapable de verbaliser ses émotions autrement que par le silence ou les reproches.
Quaid, en patriarche dur et peu démonstratif, compose un contrepoint crédible à l’effondrement de son fils. Le scénario ne cherche pas à tout expliquer ni à offrir une rédemption facile. True est un homme blessé, pas seulement par les chutes à répétition, mais aussi par des années à vouloir répondre à une image de virilité qu’il ne reconnaît plus. Son talent pour le dessin, perçu comme une faiblesse dans un milieu où l’on ne valorise que la rudesse, ajoute une couche de tension intérieure. C’est là que le film trouve sa résonance la plus fine : dans cette lutte entre ce qu’on attend d’un homme et ce qu’il est réellement. La mise en scène de Carlyle Eubank se fait discrète, presque contemplative.
Il filme les plaines désertes, les intérieurs glacials et les visages marqués avec une grande attention. Certaines scènes s’étirent, parfois trop, mais cette lenteur traduit une volonté d’éviter tout effet de manche. L’émotion surgit par petites touches, dans des détails, dans les gestes avortés, les mots tus. La relation entre True et son frère Caleb, joué par Johnny Berchtold, apporte une respiration bienvenue. Plus cérébral, moins ancré dans la tradition familiale du rodéo, Caleb offre un autre modèle de masculinité, plus ouvert, plus attentif. Leur complicité, bien que ténue, amène un contrepoint humanisant dans un monde souvent étouffant.
La photographie signée Charlie Sarroff mérite d’être soulignée. Les paysages hivernaux, vastes et hostiles, deviennent le miroir de l’état intérieur de True. Le blanc de la neige n’a rien de pur ou de paisible ici, il agit plutôt comme une chape, un effaceur de repères. Le travail sur la lumière et les textures accentue cette impression d’isolement permanent, même dans les rares scènes de groupe. Si Broke séduit par sa sincérité et sa modestie, il n’est pas exempt de défauts. Certains personnages secondaires manquent d’épaisseur, apparaissant davantage comme des fonctions que comme des individus. Quelques dialogues tombent dans l’explicatif, comme si le film ne faisait pas toujours confiance à ses images pour transmettre son propos.
La première partie, en particulier, aurait gagné à resserrer son rythme. Mais malgré ses hésitations, Broke réussit à poser des questions qui résonnent. Que reste-t-il d’un homme quand son corps ne suit plus ? Comment vivre avec l’idée d’avoir déçu ceux qui croyaient en nous ? Peut-on se réinventer lorsqu’on ne sait même plus qui l’on est ? Ce sont des thématiques universelles, traitées ici avec gravité mais sans pathos. Russell, aussi producteur sur le film, s’engage pleinement dans ce rôle qui lui va bien. Il montre une autre facette de son jeu, loin des productions plus formatées dans lesquelles il a pu apparaître.
Cette implication personnelle donne au film une profondeur supplémentaire, et permet d’espérer le voir, à l’avenir, dans des projets aussi exigeants que Broke. Le film n’a pas vocation à plaire à tous. Son rythme lent, sa structure éclatée, son refus de la facilité peuvent dérouter. Mais ceux qui s’y plongent y trouveront un portrait sensible, à hauteur d’homme, d’un monde où le mythe du cowboy laisse place à la fragilité d’un individu en quête de sens. Broke n’est pas un western de grand spectacle, c’est un film d’intérieur, un récit de chute et de résistance discrète. Il ne cherche pas à émouvoir à tout prix, mais à accompagner un homme dans sa traversée du doute.
Pour ceux que les silences racontent autant que les dialogues, c’est une proposition à part, humble mais honnête, qui interroge l’identité masculine et le poids des héritages familiaux. Un film qui ne crie pas, mais qui laisse une empreinte, à condition de prendre le temps de l’écouter.
Note : 7/10. En bref, un western moderne réussi et touchant. Il ne cherche pas à émouvoir à tout prix, mais à accompagner un homme dans sa traversée du doute.
Prochainement en SVOD en France
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