12 Mai 2025
Mika Ex Machina // De Mika Tard et Déborah Saïag. Avec Mika Tard, Déborah Saïag et Iris Brey.
Dans le paysage du cinéma français indépendant, Mika Ex Machina se présente comme un objet aussi curieux qu’inégal. Coréalisé par Mika Tard, qui y tient également le rôle principal — celui de son propre personnage —, le film se construit comme un autoportrait sous forme d’enquête absurde, où la narration s’égare souvent, mais où affleurent parfois quelques moments de sincérité troublante. Le point de départ, pourtant, aurait pu donner lieu à une œuvre resserrée, peut-être plus profonde. Mika découvre dans les rues du 3ᵉ arrondissement de Paris de petits objets insolites : morceaux de tissu rouge, pièces de monnaie, cadenas anonymes.
Depuis plusieurs mois, Mika trouve chaque jour des choses étranges sur sa moto : rubans rouges, pièces de monnaie, antivols... Jusqu’à ce qu’un mini-cadenas caché dans la chaîne de son moteur manque de lui causer un grave accident. Déterminée à trouver le coupable, elle filme sa moto à distance avec l'aide de ses ami.e.s. Très vite, les fantasmes et projections de chacun.e brouillent les pistes. Harcèlement, drague ou vengeance ? La situation est-elle romantique, romanesque ou menaçante ? Mika et sa bande mènent l’enquête.
Est-ce une coïncidence ? Un message ? Une tentative d’approche masquée ? Très vite, l’hypothèse d’un admirateur ou d’une admiratrice obsessionnelle prend le dessus. Mika se lance alors dans une pseudo-enquête dont l’objectif semble plus flou à chaque étape franchie. Le film assume rapidement sa forme éclatée, décousue, parfois volontairement confuse. Derrière ce point de départ intrigant se cache en réalité un dispositif beaucoup plus personnel. À travers cette quête aux airs de fiction bricolée, Mika Ex Machina expose surtout un réseau intime : celui des connaissances, amis et figures publiques qui gravitent autour de la réalisatrice.
Ludivine Sagnier, Constance Debré ou encore d’autres visages bien connus de la scène artistique parisienne croisent la route de Mika, dans des dialogues où se mêlent spontanéité réelle et postures artificielles. La frontière entre ce qui est joué et ce qui ne l’est pas devient poreuse, parfois au point de créer un malaise. Techniquement, le film ne cherche pas à faire illusion : filmé quasi intégralement à l’iPhone, souvent à l’épaule, Mika Ex Machina revendique une esthétique brute, instable, souvent saturée. Ce choix, qui pourrait renforcer l’aspect direct et immédiat de l’expérience, finit par créer une distance involontaire.
L’image tremble, les voix se superposent, les plans s’enchaînent sans logique apparente. Il ne s’agit pas d’un documentaire, mais plutôt d’un collage impressionniste, où chaque morceau semble rattaché par le fil ténu d’une humeur, plus que par celui d’un propos. Au fil du récit, le mystère initial passe au second plan. L’enjeu n’est plus tant de savoir qui laisse des traces sur le chemin de Mika, mais plutôt d’explorer les réactions des personnes qu’elle rencontre. Le film devient alors une sorte de laboratoire de conversations. Certains échanges intriguent par leur tonalité flottante, presque suspendue.
D’autres, en revanche, tournent rapidement à vide. On y entend des phrases qui semblent dites pour être entendues par la caméra, des réflexions qui cherchent à sonner profond mais qui, souvent, s’effondrent sur elles-mêmes. Cette mise en abyme constante — entre l’actrice qui joue son propre rôle, les amis qui participent à leur propre représentation, et le regard du spectateur qui tente de comprendre ce qu’il observe — finit par créer un sentiment d’exclusion. Mika Ex Machina donne parfois l’impression de n’être destiné qu’à celles et ceux qui en connaissent déjà les codes, les visages et les intentions. Le spectateur extérieur, lui, se retrouve souvent à observer un petit jeu dont il ne saisit pas toutes les règles.
Cela dit, le film ne manque pas de pistes intéressantes. Derrière cette façade volontairement éclatée, il interroge — parfois maladroitement, parfois plus finement — ce que veut dire être visible, être perçu, être désiré. Le geste initial de Mika — traquer les signes d’une présence — résonne avec une époque où tout devient interprétation, où les objets du quotidien peuvent prendre la forme de messages codés. Le film flirte avec la paranoïa douce, celle qu’entretiennent les réseaux sociaux, les likes, les interactions cryptiques. Mais ce potentiel thématique reste largement sous-exploité.
Là où le film aurait pu s’engouffrer dans une vraie réflexion sur les mécanismes de projection, il préfère multiplier les détours anecdotiques. À trop se regarder fonctionner, il finit par se désamorcer lui-même. Le naturel devient pose, le chaos devient affectation. Il y a dans Mika Ex Machina une volonté de capturer quelque chose de l’ordre du réel, mais qui peine à s’incarner autrement que par une forme de performance auto-référentielle. La fin du film, pourtant, surprend. Sans en révéler la teneur exacte, elle opère un léger retournement, une forme d’atterrissage inattendu.
Cette conclusion, qui peut sembler inachevée ou bancale, s’accorde malgré tout avec le ton général de l’œuvre : celui d’un projet inclassable, hésitant entre introspection sérieuse et fantaisie désabusée. Ce dernier geste permet, rétrospectivement, de reconsidérer certains moments du récit avec un peu plus de bienveillance. Reste une impression générale en demi-teinte. Le film irrite autant qu’il intrigue. Il agace parfois par ses dialogues vides et ses personnages qui semblent parler avant de penser. Il désarme par moments, lorsqu’un regard ou un silence échappe à la construction et laisse passer une émotion brute.
C’est cette oscillation permanente entre vacuité bavarde et éclats de vérité qui rend l’expérience, sinon totalement convaincante, du moins singulière. Mika Ex Machina ne cherche pas à séduire tous les regards. Il fonctionne davantage comme une correspondance adressée à quelques destinataires complices, au risque d’en laisser d’autres sur le seuil. Ce parti pris peut se défendre, mais il n’échappe pas à ses propres limites. Le film aurait gagné à s’éloigner un peu de ses cercles intimes pour chercher un point de vue plus universel, plus ancré dans le réel collectif que dans l’autoportrait.
Il faut toutefois reconnaître au film une honnêteté : celle de ne pas prétendre être plus qu’il n’est. Il n’y a pas ici de grand discours, pas de prétention esthétique excessive, mais un essai fragmentaire, parfois maladroit, souvent désordonné, toujours à fleur de peau. Mika Ex Machina n’apporte pas de réponses, et peine même à formuler ses questions de manière claire. Mais dans ses silences, dans ses hésitations, il dit quelque chose de la difficulté de se mettre en scène sans se perdre.
Note : 4/10. En bref, une bonne idée qui n’est pas constante tout au long du film.
Sorti le 1er janvier 2025 au cinéma - Disponible en VOD
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