Critique Ciné : Jeunes Mères (2025)

Critique Ciné : Jeunes Mères (2025)

Jeunes Mères // De Jean-Pierre Dardenne et Luc Dardenne. Avec Babette Verbeek, Elsa Houben et Janaïna Halloy Fokan.

 

Il y a quelque chose d’étrangement figé dans Jeunes Mères, le dernier long-métrage des frères Dardenne. Un projet aux allures de film choral, centré sur plusieurs très jeunes femmes, toutes mères ou sur le point de le devenir, toutes prises dans un quotidien rude, austère, et souvent dénué d'espoir. L’intention semble sincère, presque généreuse : donner la parole à celles qu’on entend peu. Pourtant, le résultat laisse une impression mitigée. À force de vouloir trop embrasser, le récit finit par se perdre dans une forme de neutralité émotionnelle qui empêche l’adhésion complète. Le film s’ouvre sur des visages fatigués, sur des gestes quotidiens mécaniques, et sur le bruit incessant des nourrissons, presque jamais apaisé. 

 

Jessica, Perla, Julie, Ariane et Naïma sont hébergées dans une maison maternelle qui les aide dans leur vie de jeune mère. Cinq adolescentes qui ont l’espoir de parvenir à une vie meilleure pour elles-mêmes et pour leur enfant.

 

L’image est granuleuse, la lumière absente, comme si toute possibilité de douceur était exclue d’emblée. Il y a un parti pris esthétique évident, qui renforce la dureté des conditions de vie montrées. Les Dardenne n'ont jamais prétendu offrir du réconfort au spectateur ; ici encore moins. Le ton est aride, la mise en scène sèche, presque documentaire. Mais contrairement à leurs œuvres passées, cette sécheresse semble ici étouffer plutôt que révéler. Là où les deux cinéastes excellaient dans l’art de saisir un moment, un frisson, une tension invisible entre les personnages, Jeunes Mères s'étire dans une narration éparpillée. Chaque personnage semble pris dans une boucle sans fin, répétant des gestes, des douleurs, des échecs, sans que l’histoire ne sache vraiment où elle veut aller. 

 

Ce n’est pas un problème en soi de filmer le statique, mais encore faut-il qu’il dise quelque chose, qu’il interroge. Or, ici, le sentiment d’être témoin d’un cinéma enfermé dans sa propre mécanique documentaire est difficile à ignorer. Les jeunes actrices, majoritairement non-professionnelles, incarnent leurs rôles avec sincérité. Mais la direction d’acteurs, bien que précise, ne parvient pas toujours à transcender les limites du dispositif. Les dialogues manquent parfois de naturel, certains échanges sonnent creux, comme s’ils peinaient à dépasser la fonction illustrative. 

 

Cela donne l’impression d’une reconstitution, et non d’une immersion. À plusieurs reprises, je me suis surpris à ne plus y croire. À regarder ces jeunes filles non comme des personnages, mais comme des figures symboliques, chargées de porter un message plutôt que de vivre une trajectoire. Il faut dire que la frontière entre fiction et documentaire, si chère aux Dardenne, semble ici plus poreuse que jamais. Mais là où leurs précédents films jouaient habilement avec cette ambiguïté pour créer une tension palpable, Jeunes Mères reste souvent figé. Chaque segment du film semble désirer exprimer une vérité sociale, mais sans réussir à la faire vibrer. 

 

On observe des parcours de mères adolescentes, souvent isolées, souvent abandonnées, dans un contexte socio-économique difficile. Pourtant, malgré la gravité des sujets abordés — l’abandon, la précarité, la maternité subie —, le film manque par moments d’émotion véritable. La misère est bien là, omniprésente, mais elle ne touche pas toujours. Certaines histoires parviennent tout de même à émerger avec plus de force. Celle d’une jeune fille dont la propre mère refuse de l’aider m’a particulièrement marqué. Dans ce fil narratif, plus incarné que d’autres, les enjeux émotionnels sont clairs, et la douleur est perceptible sans être surjouée. 

 

Ce sont ces instants, rares mais précieux, qui rappellent le talent des frères belges pour capter l’indicible, l’instant fragile où un regard ou une absence de geste devient plus fort que les mots. Mais ces instants sont trop isolés. Le reste du film reste enfermé dans une série de situations répétitives, où les pleurs des bébés deviennent un motif sonore constant, presque étouffant. Le quotidien de ces jeunes mères est montré sans filtre, mais aussi sans véritable respiration. Et malgré l’intention évidente de ne pas sombrer dans le pathos, Jeunes Mères flirte parfois avec une forme de misérabilisme froid. 

 

Ce n’est pas tant la misère représentée qui gêne, que l’absence d’espace pour autre chose : un rire, un moment de complicité, une échappée — même fugace. À mesure que le film avance, le manque de progression dramatique se fait sentir. Le récit se dilue, comme si le film peinait à construire un arc narratif. Chaque personnage semble bloqué dans sa situation, et si cela reflète une réalité sociale — celle de jeunes femmes dont l’avenir semble barré —, cela ne suffit pas à faire un film captivant. La volonté de réalisme se heurte à une forme d’inertie narrative. Il y a un point où l’observation ne suffit plus, où il faut que le cinéma propose un regard, une interprétation, voire un souffle.

 

Les Dardenne restent néanmoins de fins metteurs en scène. Leur manière de coller à leurs personnages, de capter les silences et les tensions latentes, est toujours là. Mais cette fois, leur regard semble distant, presque désincarné. Il y a quelque chose de presque clinique dans la manière dont ces jeunes femmes sont filmées, et cela crée un malaise. Le film ne les condamne pas, mais il ne semble pas non plus chercher à les comprendre pleinement. Il manque une empathie réelle, un lien sensible, au-delà de la posture d’observateur. Il est difficile de dire si Jeunes Mères cherche à dénoncer, à dépeindre, ou simplement à enregistrer. Ce flou d’intention rend l’expérience spectateur assez inégale. 

 

Par moments, je me suis senti impliqué, touché par un geste, une hésitation, une faille. Mais trop souvent, je me suis retrouvé à distance, presque spectateur d’un dispositif. Et cette distance, dans un film qui se veut si proche de l’intime, est problématique. Peut-être que Jeunes Mères trouvera une autre résonance chez d’autres. Peut-être que ce choix de montrer la maternité précoce sans fard, sans romancer, touchera ceux qui y voient une réalité trop souvent ignorée. Mais pour ma part, je suis resté à la lisière du film, oscillant entre intérêt et frustration. Il ne s’agit pas de juger ces jeunes femmes, ni même de leur offrir des solutions. Mais le cinéma, aussi engagé soit-il, doit rester vivant. 

 

Et ici, il m’a semblé que la vie était absente, comme suspendue. En sortant de la salle, je n’avais ni colère, ni admiration. Juste une sensation vague : celle d’avoir été témoin d’un projet qui voulait bien faire, mais qui, à force de vouloir tout montrer sans hiérarchie, finit par ne plus rien faire ressentir.

 

Note : 5.5/10. En bref, un Dardenne mineur. C’est touchant mais le côté choral empêche de renouer avec ce qui fait la force de leur cinéma. Comme si j’étais resté spectateur d’un dispositif. 

Sorti le 23 mai 2025 au cinéma

 

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