27 Mai 2025
L’amour qu’il nous reste // De Hlynur Pálmason. Avec Saga Garðarsdóttir, Sverrir Gudnason, Ída Mekkín Hlynsdóttir.
C’est dans la lumière brute des paysages islandais que Hlynur Pálmason déploie son regard. L’amour qu’il nous reste ne cherche pas l’emphase, ni la dramaturgie tonitruante. Le film épouse un rythme contemplatif, au plus proche des corps et des émotions fragiles qui se tissent entre des personnages en sursis. Cette chronique douce-amère d’une famille en train de se déliter frappe par sa justesse, sa pudeur et sa manière de révéler l’invisible. Dans ce quatrième long-métrage, Pálmason confirme son talent singulier pour capter la beauté brute du monde. Il ne s’agit pas ici de livrer un récit au cordeau, mais plutôt d’explorer les éclats de vie qui persistent quand tout semble prêt à se rompre.
La trajectoire intime d’une famille dont les parents se séparent. En l’espace d’une année, entre légèreté de l’instant et profondeur des sentiments, se tisse un portrait doux-amer de l’amour, traversé de fragments tendres, joyeux, parfois mélancoliques. Un regard sensible sur la beauté discrète du quotidien et le flot des souvenirs qui s’égrènent au rythme des saisons.
L’amour qu’il nous reste se pose comme un tableau impressionniste : une suite de touches sensibles où la lumière, la matière et les gestes simples racontent autant que les mots. Que ce soit sur terre dans le jardin d’Anna où les enfants jouent à construire un personnage tel une oeuvre d’art mystique ou sur l’océan sur un immense bateau de pèche au hareng, tout est grand. Le cœur du film bat autour d’un couple en séparation, Anna, plasticienne en quête de reconnaissance, et Maggi, marin-pêcheur souvent absent. Ils maintiennent, tant bien que mal, une unité de façade pour leurs trois enfants : deux garçons jumeaux d’environ dix ans et une adolescente qui semble porter, déjà, une forme de mélancolie.
La scène du repas dominical, déploie un instantané familier, presque idyllique. Mais cette douceur n’est qu’un voile : la tendresse du père, sa volonté de rester après le coucher des enfants, se heurte au mur de froideur dressé par Anna. Ce qui frappe, c’est la subtilité avec laquelle Pálmason met en scène cette dynamique : l’attachement reste palpable, mais il est filtré par des non-dits, des silences lourds, des regards qui s’évitent ou s’attardent trop. Chacun des personnages semble vivre en décalage avec l’autre, pris dans une spirale de regrets ou de frustrations. Anna, dont l’art peine à trouver sa place dans le monde, incarne cette tension entre expression personnelle et vie familiale.
Maggi, quant à lui, oscille entre culpabilité et détachement, comme un homme qui ne sait plus comment réparer ce qui s’effrite. L’un des grands plaisirs du film vient de cette manière qu’a Pálmason d’ouvrir des brèches dans le quotidien. Par petites touches, L’amour qu’il nous reste laisse affleurer des visions presque surnaturelles : un épouvantail qui prend vie, un avion frappé par la foudre qui s’écrase comme un gag absurde. Ces éclats inattendus ne cherchent pas l’explication rationnelle, ils apparaissent comme des échos des émotions refoulées, des surgissements d’un inconscient collectif qui habite la lande islandaise. Ces moments d’irréalité, souvent teintés d’humour, font basculer le film dans une forme d’absurde tendre.
Il y a du burlesque dans ces situations, un décalage qui provoque parfois le rire, parfois le malaise. Mais jamais ces détours ne viennent diluer l’émotion : au contraire, ils participent de cette poésie étrange qui traverse le film, comme une matière invisible reliant les personnages à la nature, aux éléments, à quelque chose de plus grand qu’eux. Ce qui émeut profondément dans L’amour qu’il nous reste, c’est la façon dont le film célèbre les petites choses. La caméra s’attarde sur des détails : la mousse sur une pierre, le bruissement des baies qu’on cueille, le son du couteau tranchant un pied de champignon. Ces moments suspendus donnent une texture presque tactile au film. On sent le poids de la pluie, la morsure du vent, la chaleur du soleil sur les visages.
Pálmason filme la nature comme un personnage à part entière, un témoin silencieux des tourments intérieurs. Les saisons passent, les paysages évoluent, mais l’essentiel reste : cette famille, fracturée mais encore là, essayant de trouver un équilibre, même fragile. La nature islandaise n’est pas un simple décor : elle devient le miroir des émotions, parfois hostile, parfois réconfortante, toujours d’une beauté âpre et fascinante. L’image est l’un des atouts majeurs du film. Le format carré, hérité du support argentique, resserre le cadre sur les visages, donnant parfois l’impression d’observer des peintures vivantes. La lumière transcende les peaux, révèle les textures, capte les vibrations d’un instant fugace.
Chaque plan semble minutieusement composé, mais jamais figé : tout reste vivant, vibrant, en mouvement. Il serait facile de reprocher à Pálmason une certaine esthétisation du drame, une tendance à la contemplation qui pourrait flirter avec l’exercice de style. Pourtant, cette recherche formelle ne prend jamais le pas sur l’émotion. Au contraire, elle la canalise, l’amplifie même. Le film avance à pas feutrés, sans jamais forcer le trait, laissant le spectateur s’immerger dans ce flot de sensations. Ce qui reste au sortir de L’amour qu’il nous reste, c’est une forme de mélancolie apaisée. Le film ne cherche pas à résoudre les conflits, à réparer ce qui est brisé. Il observe, avec une tendresse infinie, ces existences qui poursuivent leur chemin malgré tout. Il y a une forme d’acceptation, presque stoïque, dans ce regard porté sur la fin d’un amour : celle de comprendre que tout a une fin, mais que cette fin peut encore être belle, à sa manière.
Loin du mélodrame, L’amour qu’il nous reste privilégie la nuance, la délicatesse. On y rit parfois, on y pleure peut-être, mais toujours sans excès. Le film parvient à toucher sans appuyer, à bouleverser sans brusquer. L’amour qu’il nous reste est un film rare, un de ceux qui laissent une empreinte discrète mais tenace. Hlynur Pálmason signe une œuvre sensible, sensorielle, d’une beauté singulière, où la lumière des paysages islandais éclaire les ombres intérieures des personnages. Il faut accepter de se laisser porter, de ralentir, d’observer. Ce cinéma-là ne cherche pas à tout expliquer, ni à tout résoudre. Il se contente de capturer des instants de vie, des éclats de beauté, des fragments d’émotion. Et c’est déjà beaucoup.
Note : 9/10. En bref, un poème islandais sur la fin d’un couple. Magnifique.
Prochainement en France
Vu dans le cadre des avant-premières Festival de Cannes « Après Cannes, c’est encore Cannes » chez UGC
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