Quiproquo (2025) (Saison 1, épisodes 1 et 2) : chronique d’un duo bancal au cœur de Charleroi

Quiproquo (2025) (Saison 1, épisodes 1 et 2) : chronique d’un duo bancal au cœur de Charleroi

Charleroi, ses pavés fatigués, ses façades abîmées par le temps et la vie, ses troquets qui respirent autant la convivialité que la mélancolie... C’est dans ce décor, loin des clichés des grandes métropoles, que se déroule Quiproquo, une série qui ne prétend pas révolutionner le genre mais qui, sans faire de bruit, tisse une toile où les destins se croisent et s’entrechoquent. Dès les premières minutes, Quiproquo installe un univers singulier, à la fois bancal et terriblement humain. Pas d’effets de manche ni de grandes envolées théâtrales : ici, tout se joue dans la nuance, dans les silences aussi bien que dans les échanges souvent drôles, parfois amers.

 

Giulia, avocate d'affaires brillante mais asociale, se fait virer brutalement. Désespérée, elle s'associe avec Lykoz, qui veut sauver son club de jazz en sortant son pote Joachim de prison. Le deal ? Giulia plaide, Lykoz tchatche. Mais tout ça est temporaire... Évidemment.

Le concept peut paraître improbable sur le papier : un bar qui, une fois les pintes rangées, se transforme en cabinet juridique. Un bistrot populaire la nuit, un bureau de fortune le jour. Deux mondes que tout oppose et pourtant... un point de rencontre inattendu. C’est là que Giulia et Lykoz s’apprivoisent, chacun à sa manière, chacun avec ses propres fêlures. Giulia, c’est un peu le fantôme des amphis de droit. Brillante, mais désabusée, cette avocate a perdu pied. Plus de clients, plus de bureau, une réputation qui s’effiloche... Pourtant, une intelligence vive, un instinct affûté et un sens de la stratégie qu’elle ne partage pas toujours facilement. Elle donne parfois l’impression de ne plus savoir comment se mouvoir dans ce monde qui la dépasse. 

 

Dans ses gestes comme dans ses silences, une forme de maladresse, de décalage avec la réalité brute de la vie. En face, Lykoz. Lui, c’est l’enfant des rues, celui qui parle fort, qui a toujours une blague ou une anecdote sous le coude. Un propriétaire de bar à l’énergie débordante, mais dont l’enthousiasme masque mal les doutes. Un rappeur qui cherche encore sa voie, entre désillusions et rêves écorchés. Là où Giulia manie les concepts juridiques avec précision, Lykoz jongle avec le verbe populaire. Il a ce sens du contact, cette capacité à capter l’attention, mais il lui manque peut-être une boussole, un cadre. Leur rencontre, d’abord improbable, devient rapidement un fil conducteur. 

Parce qu’au-delà des différences évidentes, un besoin commun émerge : celui de s’accrocher à quelque chose, de retrouver une place dans un monde qui semble trop souvent les avoir oubliés. Chaque épisode de Quiproquo se construit autour d’une affaire, souvent modeste, parfois absurde, mais toujours ancrée dans un quotidien rugueux. Pas de grandes causes spectaculaires, pas de procès retentissants : ici, ce sont les petites injustices, les histoires à taille humaine qui prennent le devant de la scène. Ces intrigues racontent une autre facette de la justice. Une justice de terrain, souvent bancale, parfois dérisoire, mais essentielle. Et c’est là que le tandem Giulia-Lykoz prend tout son sens : l’une apporte la méthode, l’autre l’intuition. 

 

Ensemble, ils se battent pour ceux qui n’ont ni les moyens ni les codes. Leurs clients sont des figures souvent cabossées. En tout cas, si le premier épisode se concentre sur mettre en place l’univers et le nouvel environnement professionnel de Giulia, le second permet de poser les bases de ce qui sera la suite de la saison. Quiproquo n’en fait jamais des héros, mais des êtres faillibles, englués dans un système qui les broie. Ce qui retient l’attention dans Quiproquo, c’est cette manière de croquer des personnages à la fois drôles et fragiles. Les dialogues ont parfois des éclairs de lucidité mordante, un mélange d’ironie et de tendresse. Les échanges entre Giulia et Lykoz, en particulier, donnent lieu à des moments à la fois touchants et légèrement absurdes.

Cependant, malgré ces qualités, tout ne fonctionne pas toujours. Le rythme de la série reste inégal, certaines scènes s’étirent sans réelle nécessité, et la mise en scène ne prend pas toujours la mesure du potentiel comique ou dramatique des situations. L’univers graphique reste assez sage, presque trop lisse, alors que le propos de la série mériterait peut-être un traitement plus audacieux, plus brut. La relation entre Giulia et Lykoz ne va pas de soi. Elle se construit à tâtons, entre méfiance et coups de gueule, avec des moments de complicité inattendue (comme dans le premier épisode alors que Giulia demande à Lykoz de sortir son bureau du cabinet dont elle vient d’être limogée). 

 

Pas de grandes déclarations ni de ruptures fracassantes : leur lien évolue par petites touches, presque malgré eux. Giulia est souvent sur la défensive, enfermée dans ses réflexes d’ancienne avocate, tandis que Lykoz improvise, parle trop, se plante, mais avec un enthousiasme désarmant. C’est ce déséquilibre qui donne à leur duo sa couleur : l’un a besoin de l’autre, sans toujours vouloir se l’avouer. La série évite de trop appuyer sur le pathos. Elle montre les failles, les échecs, sans en faire des caisses. Elle laisse de la place au doute, aux maladresses, et c’est peut-être là qu’elle est la plus juste. Ce qui se dessine au fil des épisodes, c’est moins une galerie d’affaires qu’un portrait de la débrouille. 

Quiproquo parle des gens qui rament, qui tentent de garder la tête hors de l’eau, qui refusent de se résigner. La série explore des trajectoires en dents de scie, des parcours cabossés, et cette idée que tout n’est jamais complètement perdu. Giulia et Lykoz, chacun à leur manière, cherchent à rebondir. L’un comme l’autre ont été abîmés par la vie, mais ils essaient. Ils se plantent, recommencent, avancent sans trop savoir où ils vont, mais avec cette obstination propre à ceux qui n’ont pas le luxe d’abandonner. Le message, sans être martelé, s’infiltre au fil des épisodes : la justice, ce n’est pas juste un code ou une institution, c’est un droit qui devrait être accessible à tous, même – et surtout – à ceux qui en sont le plus éloignés.

 

Quiproquo joue sur plusieurs registres. Il y a de l’humour, bien sûr, souvent porté par les maladresses de Lykoz ou les piques acérées de Giulia. Mais ce n’est jamais de l’humour qui écrase ou qui tourne à la moquerie gratuite. La série oscille entre légèreté et gravité, et même si elle ne pousse pas toujours assez loin ses élans comiques, elle garde cette tonalité un peu douce-amère qui lui donne son identité. Les affaires traitées sont rarement spectaculaires, mais elles résonnent parce qu’elles parlent d’injustice ordinaire. Et c’est peut-être là que la série trouve sa force : dans sa capacité à rendre visible ce qui, d’habitude, reste dans l’ombre.

Les performances des acteurs ne sont pas à négliger. Myriem Akheddiou compose une Giulia complexe, à la fois brillante et paumée, capable d’une ironie mordante mais aussi d’une forme de vulnérabilité qui affleure par moments. Amine Hamidou, de son côté, incarne un Lykoz à la gouaille un peu brouillonne, débordant d’énergie mais parfois perdu dans ses propres élans. Leur complicité met du temps à se mettre en place, mais elle se construit à mesure que les épisodes avancent. Ce n’est pas une alchimie éclatante, plutôt un ajustement progressif, à coups de disputes, de compromis, de moments suspendus. Quiproquo n’est pas une série qui cherche à briller par ses artifices. 

 

Elle avance à pas comptés, avec des hésitations, des ratés, mais aussi une sincérité palpable. En choisissant de raconter des histoires modestes dans un décor qui ne fait pas rêver, elle rappelle que le droit, la justice, l’entraide, ce ne sont pas des concepts abstraits. Ce sont des réalités concrètes qui se jouent, parfois, dans un bar de quartier de Charleroi. Ce n’est peut-être pas la série qui marque une révolution dans le paysage audiovisuel, mais elle a le mérite d’exister, de donner la parole à ceux qu’on entend peu, et de rappeler, sans grand discours, qu’on peut parfois faire beaucoup avec peu. Et au fond, c’est peut-être ça, Quiproquo : une histoire de secondes chances, de maladresses assumées, et de ce fragile espoir qu’en s’unissant, même à contretemps, on peut encore trouver sa place.

 

Note : 6/10. En bref, après deux épisodes, Quiproquo a des qualités à défendre. C’est léger, drôle et attachant. 

Prochainement en France

Disponible sur RTBF auvio, accessible via un VPN

 

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