Critique Ciné : Le Déluge (2024)

Critique Ciné : Le Déluge (2024)

Le Déluge // De Gianluca Jodice. Avec Guillaume Canet, Mélanie Laurent et Aurore Broutin.

 

Il est des films qui ne cherchent pas à instruire, ni à réécrire l’histoire. Le Déluge, du réalisateur Gianluca Jodice, s’inscrit dans cette veine. Ce n’est pas une fresque exhaustive sur la Révolution française, ni une tentative de glorification historique ou de condamnation radicale. C’est un huis clos, un repli dans les derniers jours d’un monde révolu, raconté à travers le regard de ceux qui furent au sommet et se retrouvent, lentement, implacablement, réduits à l’état d’êtres démunis, fragiles, terriblement humains. Le film choisit de se concentrer sur les derniers mois de Louis XVI et de Marie-Antoinette, emprisonnés à la tour du Temple avec leurs enfants. L’approche est intime, parfois presque clinique. 

 

1792, L’Ancien Régime touche à sa fin. À Paris, Louis XVI et son épouse Marie-Antoinette sont arrêtés et conduits au donjon de la Tour du Temple. Librement inspiré des carnets de Cléry, valet de chambre du Roi resté auprès de lui jusqu’à sa mort.

 

Ce que montre Jodice, ce n’est pas l’Histoire avec un grand H, mais la chute personnelle, psychologique, physique, d’un couple autrefois mythifié. Le roi et la reine deviennent ici les protagonistes d’un drame intérieur plus que politique. L’œuvre prend ses distances avec l'habituel récit historique. Ce qui intéresse le cinéaste, c’est moins le contexte que la lente désintégration de la dignité et de la routine quotidienne. Le spectateur suit l’humiliation progressive de deux figures autrefois divines, désormais désarmées face à un système qui ne cherche pas à comprendre, mais à clore un chapitre. Louis XVI, campé par un Guillaume Canet méconnaissable sous un maquillage pesant, se montre passif, presque flottant, comme déconnecté du drame en cours. 

 

Il s’accroche à sa passion pour l’horlogerie tandis que tout s’effondre autour de lui. Ce détachement provoque chez Marie-Antoinette, jouée par Mélanie Laurent, une exaspération sourde. Elle, au contraire, sent la fin venir. Elle observe, encaisse, se transforme. La reine devient l’axe émotionnel du film. Sa lucidité, sa colère retenue, sa manière de traverser la douleur en silence, tout cela compose un portrait complexe, nuancé. Ce n’est pas une héroïne, pas une martyre non plus, mais une femme qui prend conscience du gouffre, qui accepte, sans jamais totalement céder. Il y a dans Le Déluge une forme de piège : celui d’humaniser deux personnages qui, dans l’imaginaire collectif, restent des symboles de privilèges et d’aveuglement. 

 

En les montrant fragiles, le film provoque une forme de trouble moral. On se surprend à compatir. Et cela dérange. Non parce que ce serait illégitime, mais parce que l’ensemble semble éluder ce qui les a menés là : les responsabilités, les erreurs, les décisions politiques. La mise en scène ne fait pas mystère de son choix de focalisation. Le peuple, lorsqu’il est montré, l’est souvent sous un jour caricatural. Sale, violent, quasi bestial. Les révolutionnaires sont présentés comme des silhouettes sans relief, des forces anonymes, déshumanisées à leur tour. Cette opposition binaire nuit à la complexité du propos. L’intention artistique semble aller vers une tragédie antique où les “dieux” tombent, mais à force de les magnifier, on en oublie que ces dieux ont aussi façonné leur chute.

 

Le film est structuré en trois actes : “Les dieux”, “Les humains”, “Les morts”. Cette progression symbolique imprime un rythme lent, presque cérémonial. La photographie joue sur les contrastes entre la froideur des murs, la grisaille des couloirs, la lumière crue qui isole les visages. Le tout crée une ambiance de fin du monde, une sorte de purgatoire visuel où les personnages errent, suspendus entre la mémoire de leur gloire passée et la certitude de leur mort à venir. Certaines scènes marquent. La confrontation entre Louis XVI et son bourreau, où le roi questionne méthodiquement le protocole de sa propre exécution, frappe par son dépouillement. 

 

Ce moment suspendu, presque absurde, révèle une angoisse métaphysique profonde : que reste-t-il quand le pouvoir s’effondre ? Que devient l’identité quand le regard de l’autre vous réduit à un condamné ? L’approche de Jodice penche souvent vers le théâtral. Plans fixes, dialogues ciselés, poses figées. Tout est composé avec minutie, parfois au détriment de la spontanéité. L’esthétique prend le pas sur la narration. Cela peut dérouter, voire lasser. Le film semble parfois trop occupé à se contempler lui-même pour véritablement impliquer. Mais c’est aussi cette distance qui lui donne une forme de singularité.

 

Le spectateur est tenu à l’écart. Il observe, il analyse. Il n’est pas invité à partager la douleur, mais à la reconnaître, à l’accepter comme une donnée historique et humaine. Le pathos n’est jamais vraiment convoqué. Et c’est peut-être ce qui sauve le film du simple mélodrame. Ce que laisse Le Déluge, c’est moins une leçon d’histoire qu’un sentiment ambigu. On sort du film partagé. D’un côté, il y a la beauté formelle, les performances d’acteurs solides, une volonté claire de proposer autre chose qu’une reconstitution classique. De l’autre, il y a ce choix idéologique sous-jacent, cette manière de présenter la monarchie comme une victime sacrificielle, presque innocente, qui dérange par son manque de contrepoids. 

 

Le film aurait gagné à nuancer davantage, à donner corps aussi aux opposants, à la foule, à ceux qui, justement, portaient une révolution sur leurs épaules. En réduisant cette dimension à quelques archétypes brutaux, Le Déluge prend le risque d’être perçu comme une œuvre partielle, partiale, voire nostalgique. Le Déluge n’est pas un film historique au sens classique. C’est une plongée sensorielle et philosophique dans l’agonie d’un règne, le portrait d’un couple face à l’échéance, le reflet d’un moment suspendu entre grandeur passée et effondrement imminent. On peut lui reprocher ses facilités, son point de vue orienté, son esthétisme parfois envahissant. Mais il a le mérite d’interroger une vérité dérangeante : même les figures les plus controversées restent, dans leur chute, profondément humaines.

 

Note : 4.5/10. En bref, le film aurait gagné à nuancer davantage, à donner corps aussi aux opposants, à la foule, à ceux qui, justement, portaient une révolution sur leurs épaules. En réduisant cette dimension à quelques archétypes brutaux, Le Déluge prend le risque d’être perçu comme une œuvre partielle

Sorti le 25 décembre 2024 au cinéma - Disponible en VOD

 

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