Critique Ciné : Rumours, nuit blanche au sommet (2025)

Critique Ciné : Rumours, nuit blanche au sommet (2025)

Rumours, nuit blanche au sommet // De Guy Maddin, Evan Johnson et Galen Johnson. Avec Cate Blanchett, Roy Dupuis et Nikki Amuka-Bird.

 

Lorsqu’un film politique choisit le terrain de la farce, le résultat peut être aussi perturbant que fascinant. C’est exactement ce que propose Rumours, nuit blanche au sommet, œuvre collective signée Guy Maddin, Evan et Galen Johnson. Ce long métrage déroute par sa forme, désoriente par son ton, et ne cherche jamais à rassurer. Loin des habituelles reconstitutions diplomatiques ou drames feutrés, le film s’engouffre dans une nuit délirante où les puissants du monde se débattent dans un chaos aux airs de théâtre de l’absurde. Le postulat de départ est simple sur le papier : les chefs d’État des pays du G7 se retrouvent pour discuter d’une crise mondiale dont les contours resteront volontairement flous. 

 

Réunis dans un château en Allemagne pour leur sommet annuel, les dirigeants des pays du G7 s'installent en bordure d'une forêt pour préparer leur déclaration. A la nuit tombée, le groupe constate que le personnel qui les entourait a disparu. En voulant tenter de les retrouver, les sept politiciens s'enfoncent plus avant dans une forêt qui s'avère pleine de périls et de mystères.

 

Le scénario, au lieu de s’intéresser à la résolution de cette mystérieuse urgence, préfère se concentrer sur les travers personnels des dirigeants. Chacun arrive avec son lot de névroses, de lubies et de vanités. Rapidement, le sommet dérape, les dialogues deviennent erratiques et le film prend une tournure hallucinée. Le choix d’un humour noir et parfois volontairement outrancier devient ici une clef de lecture essentielle. Il faut rapidement accepter ce décalage pour ne pas décrocher. L’objectif ne semble jamais être de faire rire franchement, mais plutôt de provoquer un certain malaise, en révélant par la caricature l’impuissance des élites face à la complexité du monde.

 

Chaque chef d’État est dépeint comme un personnage de fiction, loin de toute tentative de vraisemblance. Cate Blanchett campe une chancelière allemande autoritaire et glaciale, qui s’abandonne néanmoins dans des relations interpersonnelles troubles. Charles Dance, flegmatique et presque spectral, prête ses traits au président américain, dont l’élocution so british semble indiquer une totale déconnexion avec les réalités de son pays. Les autres dirigeants ne sont pas en reste : entre un président italien amateur de charcuterie qu’il propose à tout-va, une présidente française dans un surjeu perpétuel et une délégation japonaise invisible, Rumours cultive l’étrangeté. 

 

L’apparition d’Alicia Vikander en prophétesse de l’apocalypse, psalmodiant en suédois, parachève l’installation d’un univers où la logique s’efface devant la symbolique. Ce casting prestigieux semble jouer le jeu avec une certaine jubilation, mais sans véritable direction commune. Les acteurs s’amusent, parfois au détriment de l’homogénéité du ton. Cette liberté d’interprétation donne des scènes qui flottent, parfois brillantes, souvent confuses. Le film, alors, vacille entre la critique acide et la comédie absurde sans vraiment choisir son camp. Le traitement visuel participe à cette sensation de flottement. Le décor, nimbé de brume et traversé de lumières baroques, évoque autant le cauchemar que le rêve éveillé. 

 

La bande-son, volontairement kitsch, accentue encore le sentiment de décalage. On pense parfois aux telenovelas, parfois au théâtre expressionniste, parfois à un sketch prolongé au-delà du raisonnable. Mais ce foisonnement visuel ne parvient pas toujours à masquer les faiblesses du récit. En l’absence de réelle dynamique dramatique, le film s’étire. Certaines séquences paraissent durer inutilement, comme si le projet initial – probablement mieux adapté à un format court – avait été artificiellement allongé. Derrière cette mise en scène désorientante, Rumours semble tout de même vouloir dire quelque chose sur notre époque. 

 

Il y a, dans ces figures errantes coupées du monde, l’image de dirigeants dépassés, englués dans leurs propres contradictions. L’ironie, c’est que cette critique arrive à un moment où la réalité semble parfois plus grotesque que la fiction. À force de vouloir dénoncer le ridicule du pouvoir, le film finit presque par le banaliser. Il serait injuste de balayer Rumours d’un revers de main. Il y a dans cette proposition une prise de risque qui mérite d’être saluée. Guy Maddin, fidèle à sa démarche expérimentale, refuse de simplifier son propos ou de lisser sa forme. Le film est exigeant, déroutant, souvent frustrant, mais il garde une cohérence dans sa folie.

 

Ce qui reste en tête, ce sont ces moments de flottement, ces dialogues absurdes, cette sensation de perte de repères qui colle bien à l’époque actuelle. Là où le film échoue peut-être, c’est dans sa capacité à faire résonner ces éléments avec un propos politique clair. L’absence de ligne narrative forte, couplée à des ruptures de ton fréquentes, empêche une véritable montée en tension. Rumours, nuit blanche au sommet n’est pas un film à recommander à tous les publics. Il demande une certaine disposition d’esprit, un goût pour l’expérimental, et surtout une capacité à accepter de ne pas tout comprendre. 

 

Ceux qui cherchent une satire politique au scalpel resteront peut-être sur leur faim. Ceux qui aiment les œuvres décalées, où le grotesque flirte avec le tragique, y trouveront matière à réflexion, ou au moins à étonnement. Plus qu’un pamphlet, c’est une divagation. Une méditation ironique sur l’impuissance des puissants, sur la vacuité des grands sommets internationaux, et sur la comédie humaine dans ce qu’elle a de plus absurde. Pas une claque, pas un naufrage non plus. Un objet étrange, entre rêve éveillé et théâtre politique.

 

Note : 5/10. En bref, Rumours, nuit blanche au sommet est fidèle à l’esprit absurde et expérimental du cinéma de Guy Maddin. C’est intéressant mais ça manque d’un peu de souffle. Probablement car cela aurait été mieux en court-métrage (voire moyen-métrage). 

Sorti le 7 mai 2025 au cinéma

 

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