10 Mai 2025
Sharp Corner // De Jason Buxton. Avec Ben Foster, Cobie Smulders et Gavin Drea.
Sharp Corner, le second long-métrage de Jason Buxton après un long silence depuis Blackbird, s’inscrit dans la lignée de ces films qui annoncent d’entrée de jeu qu’ils ne prendront pas le chemin le plus rassurant. Le réalisateur canadien adapte ici une nouvelle de Russell Wangersky en transformant une intrigue simple en étude de caractère dérangeante. Le cadre : une maison de banlieue, un virage dangereux, une famille qui tente de se reconstruire. Ce qui aurait pu être un drame familial classique glisse doucement vers le thriller psychologique, sans pour autant délaisser ses zones d’ombre.
Un père de famille dévoué devient obsédé par l'idée de sauver la vie des victimes d'accidents de voiture qui ont lieu devant sa résidence.
Josh et Rachel viennent tout juste de s’installer dans leur nouvelle maison avec leur fils Max, âgé de six ans. Une sorte de renouveau pour le couple, une tentative de repartir sur de meilleures bases, loin du tumulte de la ville. Mais cette installation rêvée prend une tournure inattendue dès la première nuit. Un accident de voiture, brutal, survient juste devant chez eux. Un pneu traverse la fenêtre du salon, coupant court à leur intimité et les plongeant immédiatement dans une ambiance pesante. Ce virage mal signalé, presque invisible à cause de la végétation, devient alors le point névralgique du récit. Il aimante l’attention de Josh jusqu’à la déraison.
Ben Foster incarne ce père de famille avec une subtilité qu’on ne lui connaissait pas forcément. Loin de ses rôles habituels marqués par une tension permanente, il livre ici une performance en retenue, presque effacée. Josh n’est pas un héros, encore moins un homme sûr de lui. Il traîne une lassitude palpable, un sentiment d’inutilité qui prend racine dans sa vie professionnelle (rétrogradé par un collègue qu’il a lui-même formé) comme dans sa relation avec Rachel, interprétée par Cobie Smulders. Le crash initial agit comme un révélateur de ce mal-être diffus. Quand un deuxième accident survient au même endroit, Josh ne peut plus détourner les yeux.
Le virage devient une obsession. Il se met à chronométrer l’arrivée des secours, à suivre des cours de premiers secours, à pratiquer la réanimation sur un mannequin dans le garage. Cette volonté de se rendre utile, presque noble au départ, vire peu à peu à une quête maladive de rédemption. Josh veut sauver des vies, mais surtout prouver qu’il peut encore avoir un rôle à jouer, qu’il peut être autre chose qu’un simple spectateur passif. Cette obsession, bien que sincère, devient envahissante, inquiétante même. Il en oublie tout le reste : son travail, sa famille, ses responsabilités. Ce glissement progressif est l’un des aspects les plus réussis du film.
Sharp Corner n’a pas besoin d’artifices visuels ni de grandes scènes spectaculaires pour créer le malaise. Tout passe par les regards, les silences, les gestes qui trahissent plus qu’ils ne montrent. Rachel, quant à elle, tente de garder la tête hors de l’eau. Son instinct maternel la pousse à fuir cet environnement dangereux, à protéger Max de ce père qui, à force de vouloir sauver le monde, s’éloigne chaque jour un peu plus de sa propre famille. Ce qui frappe ici, c’est le manque de communication sincère entre les deux. Rachel ne parvient pas à entendre la détresse silencieuse de son mari, tandis que Josh n’arrive plus à formuler autrement sa douleur qu’à travers une mission qu’il s’est lui-même assignée.
Jason Buxton choisit un ton sobre, presque clinique. La caméra reste discrète, comme si elle observait les personnages de loin, sans chercher à les juger. Cette distance peut parfois créer un certain froid, voire une forme de détachement émotionnel. L’histoire avance lentement, préférant explorer les failles humaines que de multiplier les rebondissements. Ce rythme contemplatif, s’il ne conviendra pas à tous les spectateurs, sert néanmoins le propos du film. Sharp Corner n’est pas une œuvre destinée à divertir. Elle dérange, interroge, parfois fatigue même, mais elle reste fidèle à sa ligne.
Le scénario, cependant, n’est pas exempt de faiblesses. Certaines situations paraissent un peu forcées, comme si elles cherchaient à appuyer trop lourdement les choix narratifs. L’obsession de Josh, bien qu’intéressante, finit par tourner en rond, à l’image du virage qui revient sans cesse hanter la mise en scène. Les dialogues manquent parfois de naturel, notamment dans les confrontations entre Josh et Rachel, qui peinent à faire émerger une réelle tension dramatique. Quant au dénouement, il laisse une impression d’inachevé, comme si le film refusait de trancher entre le drame intime et le thriller moral.
Mais malgré ses limites, Sharp Corner parvient à installer une atmosphère particulière, faite de silence pesant, de regards perdus et de gestes vides de sens. Ben Foster incarne à merveille cette lente descente vers l’obsession, cette envie d’exister à nouveau en tant qu’homme, père, citoyen. Le film ne cherche pas à excuser ses dérives, ni à glorifier sa quête. Il montre simplement un être humain en train de perdre pied, à force de vouloir donner un sens à l’insensé. Il y a aussi dans cette histoire une critique en filigrane de notre rapport à la tragédie. Ce besoin presque compulsif de donner un sens à ce qui n’en a pas, de trouver une responsabilité, un rôle à jouer, pour ne pas se sentir impuissant.
Josh incarne cette tentation moderne de devenir un héros du quotidien, quitte à négliger ce qui importe vraiment : les liens, les présences, l’acceptation de nos limites. Sharp Corner est une œuvre inconfortable, parce qu’elle ne propose pas de réponse claire. Elle donne à voir un homme qui se noie dans sa propre volonté de bien faire, et une femme qui tente de sauver ce qu’il reste de leur foyer. C’est un film qui questionne, qui interroge le spectateur sur ses propres obsessions, ses envies de réparation, et sur ce qui, parfois, ne peut tout simplement pas être réparé.
Note : 6/10. En bref, Sharp Corner trace une trajectoire sinueuse, imparfaite, mais suffisamment riche pour laisser une empreinte durable. Même si certains détours paraissent un peu forcés, le voyage vaut le détour.
Prochainement en SVOD en France
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