5 Mai 2025
Quand une série débute par une inondation, ce n’est jamais innocent. Le décor s’impose d’emblée : une plaine camarguaise noyée sous les eaux, des caravanes à moitié englouties, des visages fermés autour d’un feu de fortune. Le premier épisode de Malditos, la série de Jean-Charles Hue, installe tout de suite une tension sourde. Pas celle des grands rebondissements immédiats, mais une tension lente, pesante, qui colle aux personnages comme la boue à leurs chaussures. Dans cette ouverture, ce n’est pas l’action qui prime, mais l’ambiance. Une ambiance à part, portée par un environnement rarement filmé de cette manière à la télévision française.
Dans le sud de la France, la cheffe d’une communauté gitane et ses deux fils luttent pour sauver leur clan menacé d’expulsion par la montée des eaux. Pour survivre, ils devront franchir les limites de la légalité et se battre au sein d’un univers sombre et dangereux… tout en dissimulant l’inavouable secret qui hante leur famille depuis sept ans.
Dès les premières minutes, le ton est donné : la série ne cherche pas à séduire rapidement. Elle impose un rythme volontairement lent, presque hésitant, où chaque mot semble pesé, chaque regard observé. Le spectateur est invité à entrer dans un monde en marge, celui d’une communauté yéniche gitane installée en Camargue. Ces familles vivent sur un terrain inondable, un no man's land entre nature hostile et pression administrative. La pluie et l’eau stagnante deviennent ici les premiers antagonistes. Mais très vite, d'autres menaces émergent, plus profondes, moins visibles. Elles prennent la forme de souvenirs, de vieilles rancunes, de secrets tus trop longtemps.
Le scénario du premier épisode les effleure à peine, mais suffisamment pour en faire sentir le poids. Le conflit principal se dessine rapidement : face à la destruction partielle de leur campement, les autorités proposent aux habitants des logements en HLM. Une solution que la cheffe du clan, Sara, rejette catégoriquement. Il n’est pas question de devenir des “gitans de cité”, selon ses mots. Cette position, bien qu’idéologique, prend une tournure éminemment pratique : il faut trouver une solution de repli, rapidement. C’est là que naît la proposition de rapprochement avec une autre famille gitane andalouse, installée non loin. Ce rapprochement aurait une contrepartie symbolique : l’union entre deux jeunes membres des clans, Tony et Leti.
Ce fil narratif rappelle évidemment les motifs de tragédie romantique, mais reste en arrière-plan pour l’instant. Ce n’est pas l’histoire d’amour que le premier épisode développe, mais plutôt le climat qui entoure cette éventuelle alliance. Si l’histoire entre Tony et Leti est à peine esquissée, celle entre Tony et son frère Jo occupe davantage l’espace. Sans entrer dans les détails, il est évident que la relation entre les deux est tout sauf simple. Dans les scènes où ils partagent l’écran, les regards échangés en disent souvent plus que les dialogues. Une violence contenue plane, et chaque mot prononcé semble chargé d’un passif non dit. Le premier épisode ne cherche pas à tout dévoiler. Au contraire, il joue sur l’attente, la frustration parfois.
Certains échanges paraissent volontairement opaques, certains silences sont laissés sans réponse. Ce n’est pas un récit explicatif. C’est un récit immersif. Ce qui frappe rapidement, c’est l’hétérogénéité du jeu d’acteurs. Certains, visiblement non professionnels, apportent une vérité brute, une forme de spontanéité difficile à reproduire. D’autres, plus aguerris, peinent à trouver leur place dans cet univers. Le contraste peut parfois gêner. Certains passages semblent jouer faux, non par manque de compétence, mais par une difficulté à trouver la bonne distance entre l’interprétation et l’imitation.
Il y a pourtant quelques réussites. Certains visages, même en arrière-plan, retiennent l’attention. Leur simple présence raconte déjà une histoire. C’est là que le choix de casting prend tout son sens : ce ne sont pas des visages habituels, pas des corps formatés par la télévision. Il y a une rugosité, une fragilité, une vérité visuelle qui compense parfois les faiblesses d’intonation ou de diction. Jean-Charles Hue filme les corps avec une attention particulière. Les regards baissés, les épaules tendues, les gestes retenus – tout participe à la construction d’un univers émotionnel tendu. Il ne cherche pas à styliser ou embellir. Il filme au plus près, sans filtre. La Camargue n’est pas une carte postale ici.
C’est un territoire hostile, boueux, traversé de vents, de crues, de tensions humaines. Les scènes nocturnes, en particulier, traduisent une atmosphère quasi-hallucinée. Entre chiens errants et caravanes calfeutrées, les dialogues prennent une épaisseur différente. Le silence devient un langage. Le regard devient un indice. Dans cette ambiance crépusculaire, la musique se fait discrète mais efficace, posant une empreinte sonore singulière sans jamais s’imposer. Le récit ne cherche pas à faire l’inventaire des coutumes ou des mœurs de la communauté, mais leur présence est constante, en filigrane.
On les perçoit dans les discussions, les refus, les gestes du quotidien. La série ne didactise pas. Elle montre, simplement, et laisse au spectateur le soin d’interpréter. La religion est également présente, mais jamais frontalement. Une croix accrochée, une prière murmurée, une superstition glissée au détour d’une phrase : autant de signes qui traduisent une vision du monde particulière, structurée par des traditions anciennes. Cette approche pudique évite l’exotisation facile et préfère la suggestion à la démonstration. Le premier épisode prend des risques. Il refuse les facilités narratives. Pas de cliffhanger artificiel. Pas de scène choc pour accrocher immédiatement. Ce choix peut désorienter.
Mais il permet aussi de créer une forme de cohérence avec le sujet traité. Il serait difficile de raconter l’errance, la résistance, la survie, dans un format trop spectaculaire. Ici, les enjeux sont humains, les conflits souterrains. La menace ne vient pas d’un ennemi clairement identifié, mais d’un contexte social, d’un passé flou, d’un avenir incertain. Cette incertitude devient le moteur principal de la narration. Certains plans semblent sortis d’un reportage. La lumière naturelle, le son brut, les silences prolongés : tout contribue à brouiller la frontière entre fiction et réalité. On sent que Jean-Charles Hue ne cherche pas à construire un monde imaginaire, mais à capter ce qui est déjà là, dans la matière humaine, dans les lieux, dans les gestes.
Cette approche fonctionne surtout dans les scènes les plus statiques, les moments de flottement. Les dialogues y deviennent secondaires. Ce sont les regards, les attitudes, les silences qui portent le poids narratif. Cela suppose une attention accrue de la part du spectateur, mais offre en échange une forme d’authenticité peu courante. Tout n’est pas parfaitement maîtrisé. Certaines séquences manquent de fluidité. Quelques dialogues sonnent creux, ou tombent à plat. Le rythme, volontairement lent, risque de perdre ceux qui attendent une montée en tension plus classique. Et le décalage entre acteurs professionnels et non professionnels peut gêner l’immersion.
Ces failles, toutefois, participent d’un style. Celui d’un réalisateur qui ne cherche pas à lisser son œuvre. Il y a quelque chose d’irrégulier, de cabossé, dans cette série. Et c’est peut-être là sa force : accepter de ne pas séduire tout de suite, pour mieux ancrer son récit dans une temporalité différente. Même si le premier épisode reste très circonscrit, plusieurs pistes s’ouvrent. La tension entre les familles, les secrets évoqués à demi-mot, l’histoire d’amour à peine esquissée, tout laisse penser que le récit pourrait basculer vers quelque chose de plus ample. Mais rien ne garantit que cela se fera dans l’urgence. Ce n’est pas une série qui promet des retournements de situation toutes les dix minutes.
Elle s’inscrit dans une autre logique : celle de l’exploration lente, presque tactile, des liens humains et des territoires. Malditos ne ressemble pas à ce que l’on voit habituellement dans la production sérielle hexagonale. Elle ne reprend pas les codes du polar classique, ni ceux du drame familial formaté. Elle opère dans une zone grise, entre chronique sociale et récit mythologique. Ce flou est voulu, revendiqué. Ce premier épisode ne cherche pas à tout dire. Il installe. Il suggère. Il plante les graines d’un récit qui demandera du temps, de l’attention, peut-être même de la patience. Il offre un accès partiel à un univers souvent invisibilisé à l’écran, sans prétendre l’expliquer. Il le donne à voir, simplement.
Le premier épisode de Malditos ne fait pas dans la facilité. Il choisit la complexité, le non-dit, le demi-ton. Il installe des personnages sans forcément les rendre immédiatement sympathiques. Il préfère l’atmosphère à l’action, la suggestion à l’explication. C’est une entrée en matière particulière, qui ne plaira pas à tout le monde. Mais pour peu qu’on accepte ses lenteurs, ses silences, ses hésitations, ce premier épisode esquisse une proposition singulière dans le paysage des séries françaises. Un récit de survie, d’identité et de territoire, porté par un regard qui préfère montrer que démontrer.
Note : 6.5/10. En bref, un premier épisode intéressant qui pose les bases d’une série qui reprend clairement le style cinématographique de Jean-Charles Hue. Curieux de voir la suite.
Disponible sur max
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