Critique Ciné : Avignon (2025)

Critique Ciné : Avignon (2025)

Avignon // De Johann Dionnet. Avec Baptiste Lecaplain, Alison Wheeler et Lyes Salem.

 

Derrière les murs ocre de la cité des Papes, chaque été, Avignon devient un théâtre à ciel ouvert. Entre parades bruyantes, affiches surchargées et caves improvisées en scènes, les comédiens s’y croisent, s’y cherchent et parfois s’y retrouvent. C’est dans ce tumulte vivant que Johann Dionnet situe Avignon, son premier long métrage, une comédie romantique qui s’installe dans les interstices du quotidien des artistes, là où le verbe côtoie le doute, et où le jeu devient prétexte à se révéler. Porté par Baptiste Lecaplain dans un registre plus intérieur que ses rôles habituels, le film suit Stéphane, comédien de seconde zone venu jouer une pièce de boulevard dans le « off ». 

 

Comédien en perte de vitesse, Stéphane débarque avec sa troupe au Festival d’Avignon pour jouer une pièce de boulevard. Il y recroise Fanny, une comédienne de renom, et tombe sous son charme. Profitant d’un quiproquo pour se rapprocher d’elle, Stéphane s’enfonce dans un mensonge qu’il va devoir faire durer le temps du festival…mais qui va très vite le dépasser !

 

Sa route croise celle de Fanny, actrice en pleine ascension (Elisa Erka, lumineuse), à qui il tente de se montrer sous un meilleur jour. À partir de là, Avignon déroule une chronique douce-amère où le mensonge amoureux devient l’occasion de sonder ce que l’on rêve d’être, au milieu d’un festival qui ne cesse de mêler le dérisoire et le sublime. Stéphane, comédien un peu paumé, se retrouve embarqué dans une petite troupe qui monte une pièce de boulevard dans le « off » du Festival. Un théâtre modeste, souvent moqué, mais qui, dans le regard du réalisateur, gagne une vraie dignité. L’approche n’est ni condescendante ni nostalgique : elle est vivante, charnelle, presque documentaire. 

 

On sent que Dionnet connaît son sujet. Il parle de ceux qui tractent sous le soleil écrasant, qui jouent devant quinze personnes, et qui y croient encore. À ce tableau déjà foisonnant s’ajoute un fil rouge sentimental : Stéphane retrouve à Avignon Fanny, une ancienne camarade de stage, désormais actrice reconnue, qui interprète Ruy Blas dans une production subventionnée. Portée par Elisa Erka, dont la justesse étonne à chaque scène, Fanny incarne une forme de réussite artistique qui fascine autant qu’elle intimide. Pour l’impressionner, Stéphane prétend jouer le rôle de Rodrigue dans une mise en scène exigeante du Cid. Le mensonge, prétexte comique classique, prend ici une tournure plus intime. 

 

Il ne s’agit pas simplement de séduire, mais de se réinventer aux yeux de l’autre. Ce qui aurait pu devenir une simple farce devient le cœur du film. Stéphane n’est pas un imposteur manipulateur : il doute, il espère, il s’égare. Son mensonge est une tentative maladroite de se rapprocher d’un idéal qu’il croit inaccessible. En cela, le film touche juste. Il ne s’agit pas de moquer celui qui rêve, mais de comprendre d’où naît ce besoin de travestir la réalité. Le scénario évite les détours inutiles. Tout va vite, presque trop vite parfois, mais c’est aussi ce qui donne au film son énergie. Pas de scènes de transition superflues, pas de gras. Dionnet privilégie l’efficacité sans sacrifier l’émotion. 

 

Cela fonctionne d’autant mieux que les dialogues sont écrits avec soin, sans tomber dans la tentation de l’effet ou du bon mot. Difficile de parler d’Avignon sans évoquer la ville elle-même. Ici, elle n’est pas simple décor, mais actrice à part entière. Ses ruelles, ses places, sa lumière chaude et poussiéreuse imprègnent chaque plan. On sent le tumulte du festival, la foule, les artistes, les tracts, les musiciens de rue. Ce foisonnement crée une toile de fond vibrante, presque romantique, mais sans excès de lyrisme. Ce cadre donne à la romance naissante une intensité particulière : le sentiment amoureux s’élève dans un environnement où tout le monde cherche à exister, à être vu, entendu, reconnu.

 

Le film parvient à tisser un lien entre théâtre populaire et théâtre noble, non pas en opposant les deux mondes, mais en soulignant ce qui les unit : la passion du jeu, l’amour des mots, le besoin de raconter. La pièce de boulevard jouée dans une cave obscure a autant de valeur que la grande tragédie jouée sur une scène subventionnée. C’est cette équité artistique que défend le film, sans discours, simplement par le regard. Le casting est pour beaucoup dans la réussite du film. Baptiste Lecaplain trouve ici un rôle à sa mesure, tout en retenue, sans chercher la vanne à tout prix. Il compose un personnage attachant, parfois maladroit, souvent touchant. Elisa Erka, dans le rôle de Fanny, confirme un potentiel qu’on sentait depuis quelques années. 

 

Sa mélancolie douce, son regard un peu fuyant, composent un personnage profondément humain. Autour d’eux, la galerie de seconds rôles ne déçoit pas. Alison Wheeler apporte sa justesse à un personnage en quête de sens, tandis que Lyes Salem campe un metteur en scène borderline, mais passionné, qui rappelle que le théâtre, c’est aussi beaucoup de chaos et de convictions. Mention spéciale à Rudy Milstein, régisseur lunaire et gaffeur, qui offre quelques-unes des scènes les plus drôles du film, sans jamais forcer le trait. Derrière la caméra, Johann Dionnet adopte une approche simple mais réfléchie. Il laisse respirer les scènes, s’efface devant les comédiens, refuse les effets appuyés.

 

La caméra capte la complicité, les silences, les maladresses. La bande-son, légère et bien choisie, accompagne sans surligner.  Quelques scènes chantées, posées là sans ostentation, rappellent que le théâtre et le cinéma partagent ce goût du moment suspendu. Le film ne révolutionne rien. Il ne cherche pas à bouleverser les codes, ni à provoquer. Ce qu’il propose, c’est une histoire modeste mais vraie, une plongée dans un monde méconnu, portée par des personnages qui respirent la vérité. Et cela suffit. Avignon est une comédie romantique qui assume sa simplicité et tire sa force de sa sincérité. Elle rend hommage à une ville, à un festival, à une génération de comédiens qui persistent à croire que monter sur scène a encore du sens. 

 

Elle raconte aussi, à travers le regard de Stéphane, cette tension entre le besoin d’être aimé et la peur de ne pas être à la hauteur. Rien de nouveau, sans doute, mais l’ensemble est porté avec suffisamment de justesse pour emporter l’adhésion. Un film qui fera peut-être sourire certains, agacera d’autres, mais qui mérite d’être vu pour ce qu’il montre avec tendresse : des gens ordinaires qui rêvent en grand, dans une ville qui ne cesse jamais de jouer.

 

Note : 6.5/10. En bref, un film qui fera peut-être sourire certains, agacera d’autres, mais qui mérite d’être vu pour ce qu’il montre avec tendresse : des gens ordinaires qui rêvent en grand, dans une ville qui ne cesse jamais de jouer.

Sorti le 18 juin 2025 au cinéma

 

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