20 Juin 2025
Life of Chuck // De Mike Flanagan. Avec Tomm Hiddleston, Mark Hamill et Chiwetel Ejiofor.
En adaptant La Vie de Chuck, nouvelle issue du recueil Si ça saigne de Stephen King, Mike Flanagan continue d'explorer une veine où l’humain prime sur le spectaculaire. Loin de ses précédentes incursions dans l’horreur, Life of Chuck prend le contre-pied des attentes : pas de terreur ici, mais une tentative audacieuse de mettre en scène la vie dans ce qu’elle a de plus intime, de plus ordinaire aussi. Une vie qui s’éteint comme un monde entier, ou peut-être l’inverse. Divisé en trois actes antéchronologiques, Life of Chuck commence là où l’on s’attendrait à terminer : la fin.
La vie extraordinaire d’un homme ordinaire racontée en trois chapitres. Merci Chuck !
La disparition de Chuck coïncide avec l’effondrement progressif du monde. Les panneaux publicitaires, les réseaux, la lumière, tout s’éteint. Mais personne ne comprend vraiment pourquoi. Et au milieu de ce chaos silencieux, un nom : Chuck. Un comptable remercié publiquement, sans explication apparente. La structure narrative joue sur le dévoilement progressif de l’identité de ce personnage. À mesure que l’on remonte dans le temps, les contours d’un homme se dessinent, non pas par ses exploits, mais par ses relations, ses souvenirs, ses regrets. Ce choix narratif n’est pas qu’un effet de style : il invite à reconsidérer la vie comme une somme de moments, parfois anodins, qui prennent une tout autre signification une fois regardés à l’envers.
Flanagan adopte une approche presque théâtrale dans sa mise en scène : chaque partie du film semble autonome, avec son propre ton, sa propre temporalité. Le premier acte (le troisième dans la chronologie du film) cultive une ambiance apocalyptique, où le fantastique se teinte de fatalisme. Le décor est volontairement abstrait, à la limite de l’onirisme. Le monde se désagrège, mais personne ne panique. On devine une métaphore sur la mort individuelle comme effacement progressif de l’univers perçu. Le deuxième acte surprend par son contraste : un moment suspendu, porté par une séquence de danse inattendue.
Ici, Flanagan laisse la place au corps, à la musique, à une forme de liberté momentanée, comme si l’existence pouvait parfois être résumée à un simple pas de côté, un éclat de joie dans le brouillard du quotidien. Ce segment, bien que plus léger, n’en est pas moins essentiel dans la construction du récit. Il rappelle que la beauté peut surgir dans l’ordinaire, même quand on sait que tout va finir. Le dernier acte nous ramène à l’enfance de Chuck. On y découvre les racines de l’homme qu’il deviendra : une relation forte avec une grand-mère fantasque, l’importance d’une professeure inspirante, la découverte d’une passion pour l’art.
Des éléments simples, presque banals, mais qui résonnent comme les véritables piliers de cette existence. Ce qui frappe dans Life of Chuck, c’est la volonté constante de remettre l’humain au centre. Flanagan ne cherche pas à impressionner par des effets de mise en scène spectaculaires. Il privilégie les regards, les silences, les petits gestes. Une lecture de poème, un dessin laissé dans une pièce abandonnée, un souvenir partagé sans mot : autant de micro-événements qui, mis bout à bout, composent une vie. Cette approche fonctionne par moments, notamment grâce à certaines séquences empreintes de sincérité. Mais elle montre aussi ses limites. Par endroits, le film semble s’efforcer de provoquer l’émotion, sans toujours y parvenir.
Certains dialogues, trop appuyés, laissent transparaître une volonté de signifier plutôt que de laisser sentir. Ce décalage crée une distance. L’émotion devient théorique, presque intellectualisée, là où elle aurait peut-être gagné à rester plus brute. Au-delà de son dispositif narratif, Life of Chuck propose une méditation sur le temps, la mémoire, et ce que l’on choisit de transmettre. Ce n’est pas tant la vie de Chuck qui importe ici, mais ce qu’elle raconte de nous tous : nos hésitations, nos pertes, nos émerveillements fugaces. Le film évite toutefois de sombrer dans un discours trop solennel ou universalisant. Il reste à hauteur d’homme, dans une forme de modestie qui lui confère une certaine justesse.
L’interprétation des acteurs, bien que parfois inégale, participe de cette tonalité. Le casting est sobre, sans esbroufe. Le jeu se veut intériorisé, parfois trop. Certains échanges peinent à faire passer ce qu’ils semblent vouloir dire, comme si le poids de la métaphore empêchait les émotions de circuler pleinement. Flanagan assume une approche très littéraire de son sujet. La voix off, les choix de texte, la structure même du film rappellent davantage une nouvelle qu’un scénario classique. Cela peut dérouter. Ceux qui s’attendent à un récit fluide et linéaire risquent de rester en marge. Le film demande une certaine disponibilité, voire une envie d’introspection. Il ne cherche pas à divertir, mais à faire résonner des questions.
Le pari n’est pas entièrement réussi. Le film donne l’impression de vouloir tout dire en même temps : l’amour, la perte, l’art, la transmission, la fin du monde. À force de superposer les thématiques, il finit parfois par les diluer. On sent l’ambition derrière chaque scène, mais l’équilibre entre le fond et la forme n’est pas toujours trouvé. En sortant de Life of Chuck, il ne reste pas un récit clair, ni une conclusion évidente. Il reste des images : une danse sous un ciel menaçant, un regard d’enfant, une pièce vide. Et peut-être une invitation silencieuse à regarder sa propre vie avec un œil neuf.
Ce n’est pas un film bouleversant, ni un film de rupture. C’est un objet de cinéma singulier, inclassable, parfois bancal, mais porté par une sincère volonté de parler de la vie autrement. Une tentative de capturer quelque chose de l’instant, de l’éphémère, de ce que l’on oublie trop souvent dans la frénésie quotidienne. Un film qui ne cherche pas tant à plaire qu’à exister. Et parfois, c’est déjà beaucoup.
Note : 7/10. En bref, une existence racontée à l’envers, entre vertige métaphysique et pudeur émotionnelle.
Sorti le 11 juin 2025 au cinéma
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