Critique Ciné : Reine Mère (2025)

Critique Ciné : Reine Mère (2025)

Reine Mère // De Manele Labidi. Avec Camélia Jordana, Sofiane Zermani et Damien Bonnard.

 

Avec Reine Mère, Manele Labidi revient sur les écrans quatre ans après Un divan à Tunis, une première œuvre qui avait charmé par sa fraîcheur et sa manière délicate d’aborder les contradictions culturelles. Cette fois, la réalisatrice franco-tunisienne quitte Tunis pour les banlieues parisiennes du début des années 90. Elle choisit de mêler drame social, comédie familiale et pointe de surréalisme dans un film à la fois ambitieux et désordonné. Une proposition atypique, attachante par moments, mais qui peine à tenir son cap sur toute la durée. Reine Mère suit Amel, mère de famille d’origine tunisienne, déterminée à maintenir coûte que coûte un certain statut social. 

 

Amel est un personnage haut en couleur. Elle a du tempérament, de l’ambition pour ses deux filles, une haute estime d’elle-même et forme avec Amor un couple passionné et explosif. Malgré les difficultés financières elle compte bien ne pas quitter les beaux quartiers. Mais la famille est bientôt menacée de perdre son appartement tandis que Mouna, l’aînée des deux filles, se met à avoir d’étranges visions de Charles Martel après avoir appris qu’il avait arrêté les Arabes à Poitiers en 732… Amel n’a plus le choix : elle va devoir se réinventer !

 

Face à l’expulsion imminente de leur appartement, cette femme forte, interprétée par Camélia Jordana, se voit contrainte de réévaluer ses priorités : accepter un travail qu’elle avait jusque-là refusé, ou déménager dans un logement social qu’elle juge dégradant. À ses côtés, son mari Amor (Sofiane Zermani) incarne une forme d’acceptation tranquille, un contrepoids à l’énergie frénétique de sa femme. Leur fille, Mouna, observatrice silencieuse et sensible, sert de pivot narratif. C’est à travers son regard que se dessine le portrait de cette famille franco-maghrébine tiraillée entre aspiration à l’ascension sociale et réalité du déclassement. Ce qui frappe d’abord, c’est la richesse des thèmes abordés. 

 

Labidi tente de capter une époque et un contexte social avec finesse : la peur de l’exclusion, la pression de l’intégration, les micro-agressions quotidiennes et les stratégies d’adaptation. Elle intègre également des éléments de satire, avec une critique parfois frontale des représentations historiques – en particulier via le personnage fantasmatique de Charles Martel, ami imaginaire de Mouna. Ce choix scénaristique de faire intervenir Charles Martel comme figure fantasmée peut surprendre. À la fois idée audacieuse et concept bancal, il cristallise à lui seul les hésitations du film. Le personnage, joué par Damien Bonnard avec un mélange d’absurdité assumée et de second degré, reflète les tensions identitaires vécues par la jeune héroïne. 

 

Confrontée à l’histoire scolaire – et à son sous-texte d’exclusion – Mouna convoque ce héros mythique comme une manière de domestiquer l’hostilité ambiante. Sur le papier, cette intrusion loufoque aurait pu dynamiter le récit, lui apporter un contrepoint poétique ou surréaliste fort. Dans les faits, elle semble davantage disperser l’attention. L’imaginaire se heurte ici au quotidien sans jamais vraiment le transcender. Le film oscille entre chronique réaliste et fable absurde sans jamais trancher clairement. Ce flottement nuit à la cohérence du propos et fragilise la dynamique narrative. Camélia Jordana occupe le centre du film avec un personnage haut en couleur, véritable pilier du foyer. 

 

Elle donne à Amel une présence imposante, presque écrasante, qui reflète bien l’obsession de son personnage pour les apparences et la réussite sociale. Son jeu énergique trouve parfois ses limites, notamment dans les scènes où l’écriture semble la pousser vers la caricature. Il y a de l’intensité, certes, mais peu de nuances. Face à elle, Sofiane Zermani propose une interprétation plus contenue. Amor, père discret et philosophe de la débrouille, est un personnage attachant, bien que sous-développé. Son regard bienveillant, son humour doux-amer et sa résilience silencieuse permettent d’équilibrer les tensions du couple, mais le scénario ne lui offre pas suffisamment de matière pour s’imposer. 

 

Quant à Damien Bonnard, son Charles Martel est une curiosité, presque un sketch récurrent dans un film qui semble parfois s’égarer dans sa propre mécanique. Son jeu est habile, son autodérision palpable, mais le rôle lui-même reste accessoire et sa fonction dans l’intrigue finit par devenir floue. Sur le plan visuel, Reine Mère s’appuie sur une photographie soignée, un vrai sens du cadre, et une reconstitution efficace des années 90. Le travail sur les décors, les costumes et l’ambiance générale participe à l’immersion dans cette époque pas si lointaine, marquée par les fractures sociales et les rêves contrariés. Labidi réussit également quelques beaux moments de cinéma, notamment dans les scènes centrées sur Mouna et ses errances mentales. 

 

L’imaginaire y prend le pas sur le réel avec une certaine poésie. Ces séquences, plus épurées, révèlent un regard de cinéaste capable de délicatesse. Mais ces instants de grâce restent trop isolés dans un récit globalement fragmenté. L’alternance entre tons – comique, dramatique, symbolique – manque d’unité. L’ensemble donne l’impression d’un collage d’idées, dont certaines auraient mérité d’être davantage approfondies, tandis que d’autres auraient pu être écartées sans nuire au propos. Ce qui empêche Reine Mère de convaincre pleinement, c’est cette volonté de tout embrasser sans hiérarchiser. Le film cherche à traiter l’intégration, l’éducation, les injonctions sociales, la condition féminine, les mémoires coloniales, les illusions de la réussite, et bien d’autres choses encore. 

 

Cette profusion thématique nuit à la lisibilité. Chaque piste lancée semble inachevée, chaque enjeu entamé sans être véritablement résolu. Le personnage de Mouna, pourtant central, reste en demi-teinte. Sa quête identitaire, son regard sur le monde, ses dilemmes sont esquissés plus que développés. Elle aurait pu porter le film, mais se retrouve souvent reléguée au second plan au profit des frictions adultes. Reine Mère est un film sincère, traversé par une énergie évidente et le désir d’explorer des sujets rarement abordés dans le cinéma français grand public. La volonté de Manele Labidi de proposer une œuvre hybride, entre drame intime et satire sociale, est à saluer. Mais l’exécution, trop dispersée, trop hésitante, laisse une impression d’inachevé.

 

Il y a dans ce long-métrage des intentions louables, des idées originales, quelques performances convaincantes. Mais aussi des choix d’écriture discutables, des ruptures de ton mal maîtrisées et une direction qui semble parfois perdre le fil. Labidi confirme néanmoins une personnalité artistique à suivre, avec une vraie sensibilité pour les marges, les identités complexes, et un goût certain pour la mise en scène du quotidien à travers un prisme singulier. Reste à trouver l’équilibre entre cette ambition créative et une structure narrative plus maîtrisée.

 

Note : 4.5/10. En bref, une proposition atypique, attachante par moments, mais qui peine à tenir son cap sur toute la durée.

Sorti le 12 mars 2025 au cinéma - Disponible en VOD

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