Critique Ciné : Sew Torn (2025)

Critique Ciné : Sew Torn (2025)

Sew Torn // De Freddy Macdonald. Avec Eve Connolly, Calum Worthy et John Lynch.

 

Dans le paysage des thrillers contemporains, Sew Torn de Freddy MacDonald prend un chemin peu emprunté : celui de l’audace narrative et de la couture artisanale. Littéralement. Le film s’inscrit dans un registre hybride, entre polar déstructuré, comédie noire et fable macabre, avec pour héroïne une couturière mutique dont les bobines de fil deviennent des armes de précision. Un projet singulier, parfois séduisant dans son énergie, mais inégal dans sa construction et sa capacité à maintenir la tension. Le point de départ est simple, presque anecdotique : Barbara Duggen, couturière solitaire installée dans un petit village suisse, tombe sur les restes d’un deal de drogue qui a mal tourné. 

 

Une couturière vole par inadvertance une mallette lors d'une transaction de drogue qui tourne mal.

 

Trois réactions possibles : fuir, appeler la police, ou tenter le coup parfait. Le film explore chacune de ces options dans un triptyque narratif qui rappelle Cours, Lola, Cours dans sa structure, tout en lorgnant du côté du huis clos loufoque façon Maman j’ai raté l’avion — version adulte et angoissée. Cette fragmentation narrative est à la fois l’une des forces et des failles du film. Chaque chapitre offre une version autonome d’un même événement, réinventé selon les choix de Barbara. L’idée fonctionne dans les grandes lignes, notamment grâce à une mise en scène rythmée et à un montage vif qui accentue le sentiment d’urgence. Pourtant, à mesure que les alternatives s’enchaînent, le film tend à perdre en impact émotionnel. 

 

La répétition dilue l’effet de surprise initial et fragilise la cohérence globale. Barbara, incarnée par Eve Connolly, est le cœur du dispositif. Peu loquace, souvent effacée, elle traverse le récit avec une étrange détermination. Son deuil, incarné de manière visuelle dans sa maison transformée en sanctuaire de fils suspendus et de souvenirs enregistrés, donne une profondeur inattendue au personnage. Connolly n’a pas beaucoup de répliques à défendre, mais elle imprime une réelle physicalité à son rôle, notamment dans les scènes d’action où son visage impassible contraste avec l’inventivité de ses manœuvres. Le film ne s’intéresse pas tant à la couture traditionnelle qu’aux possibilités mécaniques qu’offre le fil : poulies improvisées, pièges invisibles, systèmes de récupération d’objets… 

 

Tout devient prétexte à mettre en scène des dispositifs artisanaux improbables. On peut y voir une métaphore du contrôle, du lien (ou de la rupture) entre les personnages, mais le film ne pousse pas vraiment cette réflexion. Le fil reste un outil plus qu’un symbole. L’aspect technique du film mérite d’être salué. La photographie capte avec élégance la froideur montagnarde des décors suisses, tandis que le montage, nerveux et précis, donne du souffle aux séquences les plus tendues. Certaines scènes rappellent les montages syncopés du clip vidéo ou du hip-hop visuel, avec un usage intelligent des ellipses et des points de vue. Chaque scénario alternatif a son propre tempo, ses propres ruptures, ce qui maintient un certain niveau d’attention.

 

Pourtant, au-delà de la performance formelle, Sew Torn peine à s’ancrer émotionnellement. Les enjeux des personnages secondaires restent flous, et certains choix de casting surprennent. John Lynch, en baron de la drogue tyrannique, trouve une intensité menaçante intéressante, mais ses interactions avec le reste du casting manquent de fluidité. Calum Worthy, en fils maladroit embarqué dans un trafic qui le dépasse, s’en sort avec honnêteté. Quant à K Callan, dans le rôle d’une shérif de village un peu désorientée, elle semble évoluer dans un autre registre, comme parachutée d’un autre film. MacDonald a su reprendre l’idée de son court-métrage initial — dont Sew Torn est une extension — en conservant son ton léger et absurde. 

 

Mais ce qui faisait la force du format court, à savoir la concision et la surprise, se dilue ici dans la longueur. Le spectateur devine assez vite les règles du jeu, et les multiples variations du scénario, bien que divertissantes, n’apportent pas toujours un surcroît de tension ou de sens. Les pistes ouvertes par les éléments visuels (la maison piégée, les fils sonores, les portraits parlants) ne sont pas pleinement explorées. Cela donne l’impression d’un film à la fois dense dans ses idées et inégal dans leur exécution. L’humour noir est bien présent, mais n’atteint pas toujours sa cible, en partie à cause de dialogues qui manquent de mordant et d’une certaine rigidité dans les échanges. 

 

L’ensemble aurait gagné à adopter une tonalité plus affirmée, plus tranchée. Sew Torn n’est pas un thriller classique, ni une comédie pleinement assumée. Il se situe dans cet entre-deux parfois frustrant, où l’originalité du concept côtoie les limites d’un traitement partiellement abouti. On sent chez MacDonald une volonté de casser les codes du genre, de détourner les conventions du récit criminel pour y injecter une poésie macabre, un goût pour les détours narratifs et les personnages marginaux. Cela fonctionne par moments, notamment grâce à la singularité de Barbara et à la mise en scène inventive. Mais cela laisse aussi un goût d’inachevé, comme si le film, à force de vouloir trop en dire par l’implicite, finissait par ne pas en dire assez.

 

Sew Torn mérite d’être vu pour ce qu’il tente, plutôt que pour ce qu’il accomplit. Il propose une expérience visuelle et narrative hors des sentiers battus, portée par une héroïne peu commune et un parti pris de mise en scène qui évite l’académisme. Ce n’est pas un film parfait — il ne le cherche d’ailleurs pas — mais un essai de cinéma indépendant qui préfère la surprise à la logique, la sensation à la psychologie. Pour celles et ceux qui apprécient les récits éclatés, les héroïnes silencieuses mais déterminées, ou simplement les films où une bobine de fil peut changer le cours des événements, Sew Torn offre une heure et demie d’exploration inattendue. Une parenthèse étrange, cousue avec soin, même si quelques coutures dépassent.

 

Note : 6/10. En bref, un thriller cousu de fils (pas toujours) blancs.

Prochainement en France

 

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