25 Juin 2025
Sur la route de papa // De Nabil Aitakkaouali et Olivier Dacourt. Avec Redouane Bougheraba, Caroline Anglade et Farida Ouchani.
Il y a des trajets qui ne ressemblent à aucun autre. Sur la route de papa, premier long-métrage signé par Olivier Dacourt et Nabil Aitakkaouali, n’est pas une simple traversée géographique. C’est une boucle intime, émotionnelle, presque thérapeutique. Le film pose ses valises dans un genre familier – le road movie – pour mieux sonder les tensions enfouies au sein d’une famille franco-marocaine, entre passé refoulé et identité recomposée. Le pitch est simple, presque anodin : un architecte à la réussite bien installée accepte, un peu à contrecœur, de conduire sa mère jusqu’au Maroc. L’idée est de ramener la vieille Renault 21 Nevada de son père décédé pour un mariage familial au bled.
Prêt à partir en vacances, Kamel se retrouve obligé de changer ses plans à la dernière minute pour prendre la route du Bled avec sa mère. À bord de la vieille Renault 21, un long périple commence pour Kamel et sa famille. Sur la route de son passé, les souvenirs et les rancœurs refont surface, révélant toute la beauté des liens qui les unissent.
Mais derrière ce prétexte logistique se cache un prétexte dramatique bien plus dense. À bord, c’est toute une constellation familiale qui prend place : la mère, matriarche aussi lucide qu’agaçante, la compagne du héros, autrice à succès, et deux adolescents naviguant entre deux cultures qu’ils comprennent mal mais subissent pleinement. Dès les premières séquences, le film fait un choix fort : celui du cadre resserré, de l’espace clos du véhicule comme théâtre principal. La route devient ainsi un prolongement des non-dits, des rancunes, mais aussi des souvenirs. La caméra, sans jamais tomber dans la joliesse gratuite, capte les tensions avec justesse, souvent dans les silences plus que dans les dialogues.
La réalisation ne cherche pas à briller, mais elle trouve une certaine justesse dans les petits gestes du quotidien : le sandwich mal fait, le pare-soleil bricolé avec une serviette, les disputes sur la radio, les jeux absurdes pour tuer le temps sur l’autoroute. Ces détails, anodins en apparence, tracent un portrait fidèle de ce que vivent tant de familles lors de ces transhumances estivales vers le Maghreb. Il y a là une forme de vérité que peu de films abordent frontalement, surtout en France. Le film s’attarde longuement sur le personnage du père, Kamel, dont le parcours professionnel illustre une forme de réussite sociale souvent associée à une distance émotionnelle vis-à-vis du milieu d’origine.
L’architecte vit dans une maison bourgeoise, parle un français sans accent, affiche une certaine fierté à avoir “réussi”. Mais le voyage va peu à peu fissurer cette façade. À mesure que la voiture approche du sud, la carapace du personnage se fendille. Les conversations anodines dérivent vers des questions identitaires, des regrets, des blessures anciennes. Ce glissement progressif vers le drame est géré avec sobriété, sans pathos forcé. Les dialogues sonnent souvent justes, parfois un peu appuyés, mais jamais inutiles. Ils disent beaucoup d’un tiraillement commun à nombre de personnes issues de l’immigration : comment composer entre intégration et fidélité aux racines ? Que transmettre à ses enfants quand soi-même on a coupé les ponts ?
Ces interrogations traversent tout le film sans jamais verser dans le discours. L’une des réussites du film tient à son casting. Redouane Bougheraba, en tête d’affiche, surprend dans un rôle à contre-emploi. Loin de ses personnages comiques habituels, il incarne un père de famille sur le fil, tiraillé entre devoir filial et rejet silencieux. Son interprétation évite les clichés, trouve le bon ton dans les scènes de confrontation comme dans les moments plus doux. À ses côtés, Farida Ouchani impose une présence forte. Elle incarne la mère avec une justesse rare, mêlant tendresse, autorité et lucidité. Son personnage, souvent réduit à un archétype dans d'autres films, gagne ici en densité.
Elle n’est ni la victime, ni la figure sacrée, mais une femme avec ses contradictions, son franc-parler, ses silences lourds. Les adolescents jouent juste, sans trop en faire. Le film ne leur donne pas toujours la place qu’ils mériteraient, mais leurs regards extérieurs sur les tensions parentales ajoutent une couche de lecture intéressante, en particulier dans les scènes où ils questionnent sans vraiment comprendre ce qu’ils réveillent. Sur la route de papa a le mérite d’ancrer son récit dans une réalité peu visible sur les écrans français, tout en rendant ses enjeux accessibles à un large public. Si l’on parle ici d’immigration, d’héritage, de transmission culturelle, ces thèmes sont abordés de manière incarnée, jamais théorique.
La force du film réside précisément dans cette manière de montrer plutôt que d'expliquer. On ne s’attarde pas sur des discours, on regarde des gestes, des regards, des réactions. Et c’est là que le cinéma retrouve sa force : dans l’implicite, le suggéré, le non-dit. Le ferry, les haltes, l’Alhambra, la chaleur, la poussière : tout contribue à créer une atmosphère singulière, propice à la redécouverte de soi. Même si le film s’inscrit dans le registre de la comédie dramatique, il ne cherche pas à faire rire à tout prix. L’humour y est diffus, souvent lié à des situations du quotidien ou à des maladresses relationnelles. Il permet de respirer, de créer des moments d’humanité entre des scènes plus denses émotionnellement.
Le ton reste globalement équilibré. Le film évite les effets faciles, même si certaines scènes frôlent parfois la carte postale. On sent une envie sincère de parler de la complexité des relations familiales, sans les juger. Ce n’est pas un film qui cherche à clore des débats, mais plutôt à les ouvrir. Dans un contexte où la question des identités multiples est souvent instrumentalisée ou caricaturée, Sur la route de papa prend le parti de la nuance. Il propose un récit modeste, mais sincère, ancré dans une expérience partagée par de nombreux Français issus de l’immigration. En ce sens, il apporte une pierre utile à l’édifice du cinéma hexagonal, trop souvent frileux sur ces questions.
Il ne révolutionne pas le genre, il ne cherche pas à plaire à tout prix. Mais il propose un regard, une voix, et une certaine forme d’écoute. Et parfois, c’est tout ce qu’on attend d’un film : qu’il regarde les gens, non comme des sujets de société, mais comme des êtres en chemin.
Note : 7.5/10. En bref, une virée vers les origines, entre conflits larvés et tendresse contenue. Particulièrement émouvant.
Sorti le 18 juin 2025 au cinéma
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