28 Juin 2025
Dans le paysage des séries actuelles, il y a parfois des récits qui ne cherchent pas à en faire trop. Pas de cliffhangers à outrance, pas de révélations spectaculaires, mais un regard posé sur des choses ordinaires, voire banales. C’est finalement tout ce qu’incarne Hal & Harper, créée par Cooper Raiff. C’est une série qui s’intéresse à une fratrie, à une maison qui se vide, à des adultes qui peinent à en être, à un père qui ne parvient pas à tourner la page. Neuf épisodes, tous portés par un ton à la fois doux, désabusé et sincère. Dès les premières scènes, la dynamique entre Hal et Harper saute aux yeux. Lui débarque dans la chambre de sa sœur à une heure absurde juste pour aller chercher à manger. Il ne s’excuse pas.
Elle ne s’étonne pas. Leur lien ressemble à un prolongement naturel de l’enfance, mais déplacé dans des corps d’adultes. Ils parlent comme deux vieux amis, se confient sur tout, partagent leurs journées, leurs hésitations, et même leurs silences. Ce n’est pas qu’ils s’aiment trop, c’est plutôt qu’ils ne savent pas faire autrement. Hal est encore à l’université, sans grande motivation pour les cours, traînant plus souvent chez sa sœur que dans sa colocation. Harper, elle, enchaîne les journées dans un boulot administratif qui ne l’inspire plus, tout en se débattant intérieurement entre deux relations sentimentales. L’une, stable mais épuisée ; l’autre, plus incertaine, mais plus stimulante. Ces deux trajectoires qui se cherchent en parallèle sont la base du récit.
Le père de Hal et Harper, incarné avec beaucoup de sobriété par Mark Ruffalo, est l’un de ces personnages qui agit peu, mais dont l’ombre plane constamment. Son incapacité à affronter certains souvenirs, son retrait émotionnel, son envie de refaire sa vie sans savoir comment y inclure celle qu’il a déjà eue… tout cela façonne indirectement le quotidien de ses enfants. Il n’est pas absent, mais sa présence est souvent vide. Et c’est justement cette absence dans la présence qui donne toute sa profondeur au personnage. Alors qu’il s’apprête à vendre la maison familiale pour démarrer un nouveau chapitre avec sa compagne enceinte, les tensions enfouies refont surface. La maison, avec ses souvenirs, devient un personnage à part entière.
Les murs portent encore les cris, les silences et les jeux de deux enfants marqués par un événement jamais totalement dit, mais toujours là. Ce qui distingue Hal & Harper, c’est sa manière de faire surgir le passé. Les flashbacks sont fréquents, mais traités de manière particulière : les personnages enfants sont joués par les mêmes acteurs adultes. C’est un choix esthétique qui peut surprendre au départ, mais qui prend rapidement tout son sens. Cela ne cherche pas le réalisme, mais la résonance émotionnelle. Voir un Hal adulte jouer un enfant de 7 ans, maladroit, joyeux, et un peu paumé, permet de mesurer à quel point ce qu’il est devenu est resté collé à cet âge-là. Harper, de son côté, semble avoir vieilli plus vite. Même enfant, elle portait déjà une forme de lucidité, presque une fatigue.
En rejouant leur passé avec leurs visages actuels, la série ne parle pas simplement de souvenirs, elle montre à quel point ces souvenirs continuent de les habiter. Et de les bloquer. Ce qui traverse tous les épisodes, c’est cette difficulté à entrer pleinement dans l’âge adulte. Hal et Harper ne sont pas immatures. Ils sont plutôt figés dans une forme d’enfance interrompue. Le traumatisme de leur jeunesse, jamais détaillé de manière frontale, semble avoir mis leur développement émotionnel en pause. Leurs réactions, leurs doutes, leurs fuites – tout cela s’explique sans être jamais explicitement justifié. Hal, par exemple, alterne entre humour potache et crises de panique larvées. Il est attachant, mais souvent irresponsable. Il veut tout, tout de suite, sans accepter que certaines choses doivent se construire lentement.
Harper, elle, est plus contenue. Elle gère, elle temporise, elle prend sur elle. Mais cela ne signifie pas qu’elle va bien. Juste qu’elle a appris à cacher le chaos. Leur relation est à la fois un refuge et un frein. Autour de ce noyau familial, d’autres personnages gravitent. Aucun n’est accessoire. Chaque relation est creusée, même brièvement. L’amie d’Hal, avec qui il entame une relation ambiguë, apporte un miroir de ses propres hésitations. Les deux partenaires possibles d’Harper ne sont pas réduits à des archétypes : elles incarnent des possibilités, des reflets, des chemins possibles. Il y a aussi les colocataires d’Hal, les collègues d’Harper, ou encore Kate, la compagne du père, jouée avec beaucoup de nuance.
Elle arrive dans une famille qui n’a jamais vraiment cicatrisé, et tente d’y trouver une place, sans imposer la sienne. Certaines scènes entre elle et Ruffalo sont parmi les plus intimes de la série, parce qu’elles parlent d’adultes qui essaient encore de comprendre ce qu’ils veulent, alors qu’ils sont censés avoir trouvé ces réponses depuis longtemps. La réalisation de Cooper Raiff évite les effets voyants. Elle privilégie les instants suspendus, les regards, les gestes simples. Un montage soigné permet de faire circuler les émotions sans les verbaliser. Parfois, une scène entière se construit autour d’un silence, d’un plan fixe, d’une chanson bien choisie. Il y a un usage intelligent de la musique, sans chercher à manipuler l’émotion, mais plutôt à l’accompagner.
C’est dans ces moments que la série touche le plus juste. Quand Hal reste seul dans une pièce, tournant en rond, incapable de s’occuper de lui-même. Quand Harper hésite longuement devant un message à envoyer. Quand leur père reste allongé sur le sol, incapable de se lever. Ces images-là ne sont pas spectaculaires, mais elles restent en mémoire. Ce qui rend Hal & Harper agréable à suivre, c’est aussi sa capacité à rester drôle malgré la gravité de son sujet. Les dialogues sont pleins d’ironie tendre, les situations parfois absurdes. Il y a de l’humour, souvent dans les décalages, les maladresses, les petits ratés du quotidien. La série ne cherche pas à faire rire à tout prix, mais elle sait que le rire fait partie de la vie, même dans les périodes les plus troubles.
Les moments comiques servent souvent de soupape, mais aussi de révélateur. Une blague déplacée dans un moment de tension, une situation cocasse en plein drame, tout cela participe à cette atmosphère où la vie continue, même quand elle déraille. L’interprétation de Cooper Raiff, en tant qu’acteur, confirme ce qu’il avait déjà montré dans ses films précédents : une capacité à incarner le doute, la tendresse et la panique avec une vraie sincérité. Il compose un Hal à la fois exaspérant et attachant, souvent dans l’excès, mais toujours humain. Lili Reinhart, elle, offre à Harper une profondeur silencieuse. Son jeu repose souvent sur des micro-expressions, des silences, des regards. Elle est à la fois forte et vulnérable, distante et présente.
Mark Ruffalo, quant à lui, incarne un père brisé sans en faire trop. Il montre la fatigue d’un homme qui aimerait faire mieux, mais n’a plus l’énergie. Il ne se passe pas tant de choses dans Hal & Harper, du moins en surface. Les enjeux sont intimes, les conflits sont souvent internes. Mais c’est précisément ce rythme lent qui permet aux personnages d’exister pleinement. Le récit prend le temps de les montrer dans leurs contradictions, leurs stagnations, leurs tentatives de s’en sortir. Il ne s’agit pas ici de résoudre un problème ou d’atteindre un objectif clair. Il s’agit plutôt d’accepter ce qui a été, de comprendre ce qui bloque, et peut-être, d’entrevoir une sortie. Rien n’est spectaculaire, mais tout est à sa place.
Hal & Harper ne prétend pas révolutionner le genre de la série familiale. Elle ne cherche pas à choquer, ni à attendrir à tout prix. Ce qu’elle propose, c’est un regard sur deux adultes qui n’ont jamais eu l’occasion d’être simplement des enfants. Sur un père qui n’a pas su être là. Sur des relations qu’on traîne comme des poids, ou qu’on chérit trop fort. Sur la difficulté à vivre pour soi, quand on a toujours vécu pour l’autre. C’est une série que j’ai regardée sans me sentir pressé. Chaque épisode offre un espace, une respiration. Et si certains instants m’ont serré la gorge, d’autres m’ont simplement fait sourire en coin. Ce mélange-là, fait de justesse et de retenue, donne à Hal & Harper une place à part. Pas dans les classements, mais dans la mémoire.
Note : 8/10. En bref, neuf épisodes, tous portés par un ton à la fois doux, désabusé et sincère. Ce Hal & Harper propose, c’est un regard sur deux adultes qui n’ont jamais eu l’occasion d’être simplement des enfants. Et c’est ce qui fait finalement toute la beauté de cette série qui, sans révolutionner le genre de la série familiale parvient à nous offrir quelque chose de vrai et touchant.
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