11 Juin 2025
Il est toujours délicat de trouver une série capable de jongler entre l’intime, le professionnel et le culturel sans tomber dans le sensationnalisme ou la caricature. La deuxième saison de Strife poursuit dans cette veine, en dessinant les contours d’un quotidien complexe, celui d’une femme prise entre ses ambitions professionnelles, ses fragilités personnelles et les remous constants d’un univers médiatique en perpétuelle redéfinition. Ce qui frappe d’entrée, c’est la continuité directe avec la fin de la première saison. Aucune ellipse artificielle : le récit reprend presque au lendemain du dernier épisode, comme pour souligner à quel point les enjeux entamés précédemment sont encore brûlants.
Evelyn Jones, incarnée une nouvelle fois par Asher Keddie, tente tant bien que mal de faire décoller Eve Life, sa plateforme destinée aux femmes. Loin de l’excitation des débuts, la réalité s’impose : attirer une audience fidèle ne suffit pas à rentabiliser une entreprise numérique, surtout quand la concurrence se renforce avec l’apparition d’un site rival piloté par son ancienne collaboratrice. Le choix du nom de ce concurrent, Whoman, semble volontairement absurde, comme pour souligner le marketing parfois creux dans l’univers des start-ups orientées empowerment. Mais derrière l’ironie se cache une vraie menace pour Evelyn, qui voit son projet mis en péril par une scission interne doublée d’un positionnement concurrentiel frontal.
À côté de cette pression professionnelle, Evelyn doit composer avec une vie familiale pour le moins... expérimentale. Afin de réduire les frais, elle a laissé son appartement et accepté un arrangement atypique avec Jon, son ex-partenaire. Le concept de birdnesting – où les enfants restent au domicile familial pendant que les parents y alternent leur présence – semble séduisant sur le papier. En pratique, cela s’apparente plutôt à un jeu d’équilibriste émotionnel, d’autant que chacun a entamé de nouvelles relations sentimentales. Ses enfants, eux, naviguent entre distance et rejet : son fils est absorbé par sa relation adolescente, sa fille se montre réticente à passer du temps avec elle. Ce décalage générationnel ne fait que renforcer l’isolement émotionnel d’Evelyn, qui cherche un espace où sa parole pourrait exister sans jugement.
Ce sera auprès d’une thérapeute, Sylvie, qu’elle trouvera ce sas de respiration. Le lieu central de cette saison reste l’open space de Eve Life, désormais installé dans un vaste bureau lumineux au cachet presque caricatural. Un espace aussi inspirant qu’écrasant, à l’image des attentes que porte Evelyn sur elle-même et son équipe. Les scènes de rédaction, oscillant entre idées farfelues et débats sur des sujets sociaux de fond, dévoilent les tensions inhérentes à un média en ligne qui veut tout couvrir : la diversité, le féminisme, les limites du capitalisme éditorial... Un des ressorts les plus intéressants de la saison repose sur la parution d’un livre écrit par Norma, ancienne salariée de Eve Life, qui dépeint un portrait à peine voilé de son ex-patronne sous le titre Toxic Boss.
Ce miroir tendu à Evelyn l’oblige à se confronter à ses pratiques managériales et à ses propres contradictions. Derrière le discours de bienveillance se cache parfois une gestion rigide, souvent justifiée par des impératifs de survie économique. Ce qui fonctionne dans Strife, c’est cette capacité à glisser de la légèreté à l’inconfort, de la drôlerie à la remise en question. La série ne cherche pas à faire rire à tout prix, mais utilise l’humour pour désamorcer – ou au contraire souligner – des situations profondément humaines. Les réunions éditoriales ponctuées de lancers de seins gonflables ou les discussions sur “comment rendre le racisme léger dans un article sponsorisé” sont autant de moments absurdes qui n’excluent jamais une certaine gravité de fond.
Ce ton particulier permet d’aborder des thématiques souvent évitées dans les comédies traditionnelles : les effets pervers de l’ultra-transparence dans le journalisme personnel, les désillusions post-divorce, le dilemme entre liberté éditoriale et financement par la publicité, ou encore les biais systémiques dans la sélection des voix mises en avant dans les médias. Autour d’Evelyn gravite une galerie de personnages qui enrichissent l’univers de la série sans jamais le saturer. Lucy, sa meilleure amie, apporte une touche de désinvolture bienvenue, quitte à frôler parfois l’irresponsabilité. Son mari, quant à lui, reste l’exemple même de l’ambiguïté morale : peu recommandable mais parfois utile.
Des figures plus ponctuelles comme un professeur de philosophie pompeux ou un coach en intimité particulièrement verbeux viennent illustrer la variété – parfois grotesque – des profils croisés dans cet écosystème néo-féministe et new-age. Il y a aussi Opal, jeune plume enthousiaste de Eve Life, dont l’arc narratif questionne la surexposition de la vie privée dans les productions éditoriales. Son expérience met en lumière les risques d’un journalisme basé sur l’émotion brute et la confession permanente. Une dynamique encore d’actualité, et dont les conséquences sont rarement explorées avec autant de justesse. L’intrigue se situe en 2012, une époque déjà lointaine à l’échelle numérique mais encore proche dans les esprits.
Ce choix temporel n’est pas anodin : il permet de revenir à un moment où l’optimisme digital était à son apogée. À cette époque, les sites féminins en ligne émergeaient comme alternatives crédibles aux magazines papier, portés par un discours de proximité, d’inclusivité et de parole libérée. Mais Strife ne se contente pas de faire de la nostalgie. La série interroge ce moment de bascule entre utopie éditoriale et réalité économique. Un tournant où le militantisme devait composer avec les exigences des annonceurs, où chaque mot pouvait être détourné, où l’authenticité devenait elle-même un produit.
La construction narrative de cette saison ne suit pas un arc linéaire. Elle s’apparente davantage à une série de chroniques, parfois décousues, souvent percutantes. Ce choix reflète bien la confusion ressentie par Evelyn, constamment tiraillée entre sa vision initiale et les compromis qu’impose la pratique. Chaque épisode devient alors un prisme à travers lequel se lit un aspect différent de sa personnalité ou de son projet. Cette fragmentation n’est pas un défaut en soi. Elle permet d’éviter les conclusions faciles, de laisser l’ambiguïté s’installer, et de donner à chaque spectateur la possibilité de se positionner face aux dilemmes soulevés. Il serait tentant de vouloir que Strife offre des solutions, des modèles, voire des réponses claires aux problématiques qu’elle évoque.
Mais ce n’est pas le cas. Au contraire, la série choisit l’incertitude, l’inconfort, la remise en cause. Evelyn n’est ni une héroïne irréprochable ni une antagoniste malveillante. Elle agit avec ses convictions, ses peurs, ses contradictions, parfois en dépit du bon sens. Ce positionnement narratif rend la série difficile à catégoriser. Pas tout à fait une comédie, pas tout à fait un drame, elle trace une ligne personnelle, sincère, parfois inconfortable, souvent authentique. Ce refus du spectaculaire, du feel good automatique ou de la caricature, donne au récit une texture particulière. En s’éloignant des recettes classiques, Strife parvient à proposer une lecture nuancée de son époque et de ses personnages. La saison 2 s’inscrit dans une forme de continuité, tout en élargissant le spectre des thématiques abordées.
La dynamique du travail, les relations familiales post-rupture, les injonctions à la performance, les déséquilibres de pouvoir... rien n’est traité à la légère, même lorsque le ton semble léger. C’est dans ce mélange de lucidité et de désillusion que réside sans doute la force de cette saison. Elle n’est pas là pour rassurer ni pour divertir au sens classique du terme, mais pour montrer ce que cela coûte – personnellement, émotionnellement, professionnellement – de vouloir faire bouger les lignes tout en restant debout. Et c’est peut-être ça, le véritable propos de Strife : il n’y a pas de recette miracle, juste des choix à faire, des limites à poser, des erreurs à reconnaître, et l’envie, malgré tout, de continuer à essayer.
Note : 6/10. En bref, une seconde saison dans la continuité de la première tout en améliorant certains défauts et en rendant l’ensemble plus percutant.
Prochainement en France
Retrouvez sur mon blog des critiques de cinéma et de séries télé du monde entier tous les jours
Voir le profil de delromainzika sur le portail Overblog