Critique Ciné : À Bicyclette ! (2025)

Critique Ciné : À Bicyclette ! (2025)

À Bicyclette ! // De Mathias Mlekuz. Avec Mathias Mlekuz, Philippe Rebbot et Josef Mlekuz.

 

Il arrive que le cinéma ose s’aventurer là où la parole se tait, là où les silences prennent tout l’espace, là où la douleur intime ne peut être que montrée, jamais vraiment expliquée. À Bicyclette !, réalisé par Mathias Mlekuz, fait partie de ces projets rares, fragiles et profondément humains, qui choisissent de porter à l’écran une émotion brute, à la fois pudique et bouleversante. Ce n’est ni tout à fait une fiction, ni vraiment un documentaire, mais un peu des deux. Et c’est justement cette hybridité qui lui donne son intensité. Au cœur du récit, un père, Mathias, part sur les traces de son fils décédé, Youri. Il enfourche son vélo, accompagné de son ami Philippe (Rebbot), et entame une traversée de l’Europe, de l’Atlantique à la mer Noire.

 

De l’Atlantique à la mer Noire, Mathias embarque son meilleur ami Philippe dans un road trip à bicyclette. Ensemble ils vont refaire le voyage que Youri, son fils, avait entrepris avant de disparaitre tragiquement. Une épopée qu’ils traverseront avec tendresse, humour et émotion.

 

Ce voyage, c’est celui que Youri avait effectué cinq ans auparavant. Mais ici, pas question de reconstitution minutieuse ou de fidélité absolue à un parcours. Ce qui compte, ce n’est pas l’itinéraire, mais l’élan. Ce mouvement vers l’avant, malgré la peine, malgré l’absence, malgré la culpabilité peut-être. Ce déplacement physique devient une tentative d’avancer intérieurement. Ce film n’est pas fait de grandes scènes à effets ni de moments calibrés pour faire pleurer. Il est plutôt constitué d’instants suspendus, de conversations sans filtre entre deux amis qui, à défaut d’avoir les réponses, posent les bonnes questions. Qu’est-ce qu’un père peut faire de son chagrin ? Comment vivre avec ce qui ne s’explique pas ? 

 

Peut-on encore rire quand on a perdu ce qu’on avait de plus précieux ? Mathias Mlekuz se met à nu. Pas de faux-semblant ici, ni de mise à distance. Il filme sa propre douleur avec une honnêteté qui peut désarçonner. Lorsqu’il craque sur le banc d’une église ou qu’il évoque la dernière fois qu’il a parlé à son fils, l’émotion traverse l’écran sans jamais sembler forcée. Ce regard sans fard sur le deuil donne au film une portée universelle. Ce n’est pas seulement l’histoire d’un père, c’est celle de tous ceux qui ont un jour aimé et perdu. L’autre force du film réside dans le duo qu’il forme avec Philippe Rebbot. Le comédien, fidèle à lui-même, apporte une légèreté salutaire. 

 

Son humour un peu foutraque, son sens du décalage et ses confessions désarmantes (notamment sur son alcoolisme) viennent contrebalancer la gravité du sujet. Leur complicité fonctionne, sans jamais tomber dans la caricature du buddy movie. À travers leurs échanges, le film trouve un équilibre fragile mais sincère, entre le drame et la comédie, entre la douleur et la tendresse. Le choix du format docu-fiction est audacieux. On sent que peu de dialogues ont été écrits à l’avance. Le film repose sur l’improvisation, sur ce que les deux hommes ont réellement vécu sur la route. Ce parti pris donne lieu à des moments de vérité saisissants. Certes, quelques passages paraissent moins maîtrisés, parfois un peu flottants, mais ces « imperfections » nourrissent justement la matière du film. 

 

Elles rappellent que le deuil n’est pas un récit linéaire, mais un chemin cahoteux, fait de détours, de creux et de respirations. Cette approche artisanale a ses limites. Certains pourront y voir un manque de rigueur dans la mise en scène ou une esthétique un peu brute. Mais le projet n’a jamais prétendu au formalisme. Il mise plutôt sur la proximité, sur le partage, sur cette impression que le spectateur est un compagnon de route. Et c’est peut-être là sa plus grande réussite. À Bicyclette ! parle de mort, mais surtout de vie. Ce paradoxe irrigue tout le film. Youri, le fils disparu, était clown de profession. Le film lui rend hommage en mêlant à la peine des instants de burlesque, parfois absurdes, souvent drôles, toujours humains. 

 

On pense à certains dialogues qui dérapent joyeusement, à une scène cocasse dans un Airbnb viennois, à ces fous rires soudains qui prennent à contre-pied les larmes. Ce va-et-vient entre rires et sanglots, entre introspection et délire, donne au film un rythme irrégulier, mais sincère. Chaque étape du voyage devient un prétexte à parler, à se souvenir, à digérer. Il n’y a pas de finalité claire, pas de révélation spectaculaire, juste un lent cheminement vers une forme d’acceptation. Le film évite le piège du pathos. Jamais le spectateur n’est mis dans une position de voyeur. Il y a une juste distance, une pudeur, malgré la franchise des propos et la densité émotionnelle. C’est rare, et c’est précieux.

 

À Bicyclette ! ne plaira peut-être pas à tous. Ceux qui attendent une intrigue structurée ou une réalisation classique pourraient rester sur leur faim. Mais pour celles et ceux qui acceptent de lâcher prise, de se laisser embarquer dans une errance sensible, ce film a beaucoup à offrir. Il y a dans cette odyssée intime une chaleur humaine, une vérité qui dépasse le cinéma. Le deuil y est traité non comme une fin, mais comme un processus. Il ne s’agit pas d’oublier, ni même de guérir, mais de continuer. De vivre autrement. Avec l’absent toujours présent. À travers les paysages traversés, les corps fatigués, les confidences échappées, c’est une renaissance discrète qui s’opère.

 

À Bicyclette ! est un film hybride, sensible et imparfait, qui parle de la perte avec douceur, et de la vie avec tendresse. C’est une déclaration d’amour à un fils, un geste de mémoire, une main tendue. Et si le cinéma a parfois pour mission de rendre le monde un peu plus habitable, alors ce film y participe pleinement.

 

Note : 7.5/10. En bref, À Bicyclette ! est un film hybride, sensible et imparfait, qui parle de la perte avec douceur, et de la vie avec tendresse. 

Sorti le 26 février 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

Retour à l'accueil

Partager cet article

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
À propos
delromainzika

Retrouvez sur mon blog des critiques de cinéma et de séries télé du monde entier tous les jours
Voir le profil de delromainzika sur le portail Overblog

Commenter cet article