Critique Ciné : A Normal Woman (2025, Netflix)

Critique Ciné : A Normal Woman (2025, Netflix)

A Normal Woman // De Lucky Kuswandi. Avec Marissa Anita, Dion Wiyoko et Gisella Anastasia.

 

Dans un cinéma d’horreur psychologique saturé de figures féminines tourmentées et de secrets familiaux, A Normal Woman s’inscrit sans détour dans une tradition bien établie. Le film indonésien réalisé par Lucky Kuswandi, avec un scénario coécrit par Andri Cung, s’ouvre sur un décor luxueux, des apparences lisses, un couple riche en pleine promotion d’un complément alimentaire aux vertus prétendument éternelles. Mais très vite, ce vernis craque. Ce qui commence comme une chronique domestique tourne progressivement à la descente hallucinée d’une femme vers une vérité plus amère qu’elle-même n’osait affronter. Milla, incarnée par Marissa Anita, semble avoir tout : une belle maison, une carrière médiatisée, un mari influent. 

 

Quand une maladie rare vient bouleverser sa vie, une jeune femme aisée doit en percer le mystère… avant de se perdre pour de bon.

 

Mais dès les premières minutes, quelque chose ne tourne pas rond. Une égratignure au cou, un vertige, une hallucination fugace – le trouble s’installe sans fanfare. Le malaise devient le fil conducteur du film, et chaque pièce de cette demeure impeccable semble cacher un reflet déformé. La force de A Normal Woman repose justement sur ce contraste entre l’image publique et la réalité intérieure. Sous le masque figé de Milla, on devine une pression constante, un besoin de contrôle, une peur d’être démasquée. Le film s’interroge sur ce que signifie "être normale" lorsqu’on vit sous le regard des autres. Un thème ancien, mais que Kuswandi aborde avec une mise en scène frontale, parfois excessive, mais assumée. Le mari de Milla, Jonathan (Dion Wiyoko), représente un stéréotype rarement exploré avec autant d’insistance : celui de l’homme adulte encore prisonnier du giron maternel. 

 

Sa loyauté envers sa mère dépasse la raison et place Milla en position d’intruse dans son propre foyer. La belle-mère, elle, est à la fois spectrale et oppressante. Elle incarne une tradition autoritaire, ancrée dans le jugement, la méfiance et le rejet. Le trio formé par Milla, Jonathan et sa mère devient rapidement étouffant. Chaque interaction entre eux alimente une tension latente, où la parole est souvent moins forte que le non-dit. C’est dans ces silences que le film trouve quelques-unes de ses meilleures respirations. Pourtant, les personnages secondaires restent globalement figés, presque caricaturaux, comme s’ils servaient surtout à enfermer Milla dans un cadre inaltérable. Le corps de Milla devient alors le terrain d’un effondrement plus profond. 

 

Peau qui s’effrite, vomissements inquiétants, visions sanglantes d’une jeune fille nommée Grace : les symptômes prennent des airs surnaturels, mais leur origine semble venir de l’intérieur. Le film prend plaisir à brouiller les pistes : maladie réelle ? Punition symbolique ? Manifestation psychique d’un traumatisme ? La narration joue sur l’ambiguïté sans jamais totalement la lever, jusqu’à ce que le récit s’ouvre, dans sa dernière partie, sur un souvenir enfoui. L’amnésie partielle de Milla masque un passé toxique : celui d’une mère qui, sous couvert d’ambition, a modifié le corps de sa fille pour mieux la vendre à un avenir doré. L’opération de chirurgie esthétique qu’elle a subie dans son enfance devient le pivot tragique de son identité éclatée. Cette révélation tardive donne enfin un sens à ses hallucinations, mais son impact reste limité. 

 

D’abord parce qu’elle arrive après une longue série de scènes répétitives, ensuite parce que la charge symbolique du geste – forcer une enfant à changer de visage – n’est pas assez explorée. Elle est présentée comme un point final plutôt qu’un véritable nœud à dénouer. A Normal Woman n’invente rien. Le film puise clairement dans un imaginaire déjà balisé : la femme en crise, la maison comme espace mental, les blessures de l’enfance qui ressurgissent sous forme de cauchemars. Cela dit, il maîtrise les codes. La photographie froide, les couloirs trop propres, les miroirs omniprésents : tout est en place pour créer une ambiance lourde, presque clinique. Certaines scènes flirtent avec le théâtre tant l’interprétation est accentuée, voire outrée. 

 

Cela pourrait fatiguer, mais cela correspond aussi à la vision d’un monde où chacun joue un rôle, où la vérité est toujours déguisée. Le style est appuyé, peut-être trop pour certains, mais il suit une logique esthétique cohérente. Ce qui peut déranger ici, ce n’est pas tant l’outrance des situations, mais plutôt la lenteur avec laquelle elles sont mises en place. Le rythme du film est irrégulier, parfois figé. L’intrigue semble tourner en boucle avant de céder, presque mécaniquement, au moment de la révélation. Le suspense n’en est pas vraiment un. Et une fois la vérité révélée, tout retombe. A Normal Woman ne laisse pas une impression durable. Une fois les lumières rallumées, peu de choses subsistent, sinon une atmosphère trouble et un sentiment d’inconfort. 

 

Le film ne bouleverse pas, il dérange sans vraiment heurter. Il explore des thématiques fortes – la pression sociale, la manipulation familiale, la mutilation symbolique – mais les effleure plus qu’il ne les saisit. Le personnage de l’employée de maison, seule figure bienveillante du récit, agit comme une boussole morale. Mais elle reste en marge, incapable d’influer sur le cours des choses. Quant à la fille de Milla, elle est peu développée, presque transparente. Là où le film aurait pu approfondir la transmission du trauma, il préfère refermer son récit sur un plan final plus esthétique qu’émotionnel. A Normal Woman est un film soigné, mais figé. Il a une idée claire de ce qu’il veut montrer, mais il le fait avec une lourdeur qui nuit à son efficacité. L’esthétique est léchée, le propos légitime, mais l’exécution manque d’élan. 

 

Note : 4.5/10. En bref, à force de chercher à incarner la folie à travers des codes déjà vus, le film perd son identité propre. À découvrir pour ce qu’il tente, peut-être moins pour ce qu’il accomplit. Et à considérer comme un miroir culturel, plus que comme une réussite cinématographique.

Sorti le 24 juillet 2025 directement sur Netflix

 

Retour à l'accueil

Partager cet article

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
À propos
delromainzika

Retrouvez sur mon blog des critiques de cinéma et de séries télé du monde entier tous les jours
Voir le profil de delromainzika sur le portail Overblog

Commenter cet article