Critique Ciné : The Gazer (2025)

Critique Ciné : The Gazer (2025)

The Gazer // De Ryan J. Sloan. Avec Ariella Mastroianni, Marcia DeBonis et Renee Gagner.

 

Premier long métrage de Ryan J. Sloan, The Gazer tente un pari audacieux : celui de faire coexister esthétique lo-fi, ambiance paranoïaque et questionnement sur la perception du temps et de la réalité. Un projet risqué, tourné en marge des circuits classiques de production, qui assume pleinement son identité artisanale et ses références cinéphiles. Mais si le film intrigue par sa texture et sa proposition formelle, il peine à pleinement convaincre sur le fond, s’éparpillant dans un récit trop alambiqué pour son propre bien. Dans une époque où les productions formatées inondent les écrans, The Gazer revendique un autre mode de fabrication. 

 

Frankie est atteinte d'une maladie dégénérative qui l’empêche de se repérer le temps. Encline à la paranoïa et sujette à des pertes de consciences fréquentes, elle enregistre des messages sur des cassettes pour se repérer et assurer sa sécurité. Incapable de trouver un travail stable dans son état, en quête d’argent pour récupérer la garde de sa petite fille, elle accepte une mission proposée par une femme aux intentions troubles…

 

Écrit pendant la pandémie, tourné à l’arrachée sur plusieurs années, souvent les week-ends, sans producteurs ni véritables moyens, ce projet indépendant évoque immédiatement l’énergie brute du cinéma de genre des années 80, celui des Evil Dead ou des films de Frank Henenlotter. L’image granuleuse du 16 mm, les décors urbains déserts du New Jersey, la lumière blafarde : tout concourt à instaurer une atmosphère poisseuse, où la fiction semble toujours prête à dérailler. Le style est assumé : caméra portée à l’épaule, bande sonore atmosphérique, séquences oniriques, tout est mis en œuvre pour plonger dans la psyché d’un personnage en perte de repères. Et dans cette intention-là, le film fonctionne. Il sait installer une tension sourde, une sensation de trouble persistante qui colle à la peau.

 

Au cœur de The Gazer, il y a Frankie, une femme épuisée, fragile, dont les troubles cognitifs affectent la perception même de son quotidien. Elle souffre de dyschronométrie, un trouble rare qui perturbe le rapport au temps, à l’espace et même aux visages familiers. Le film adopte sa subjectivité, brouille les repères, déconstruit les scènes, parfois les répète, pour mieux faire sentir la confusion de son état mental. Dans ce rôle, Ariella Mastroianni s’impose. Sans surjeu, souvent mutique, elle parvient à incarner cette fatigue, ce flottement, cette inquiétude sourde. Son regard perdu, son corps tendu, sa manière d’habiter le cadre donnent chair à ce personnage opaque et attachant. On sent l’investissement total, autant dans le jeu que dans la conception du projet, puisqu’elle en est aussi co-scénariste. 

 

C’est autour d’elle que le film se construit, vacille, puis s’effondre, à son image. Mais c’est justement dans ce basculement progressif que The Gazer se perd. Le film veut dire beaucoup : la solitude urbaine, la paranoïa contemporaine, la dégradation mentale, la quête de sens, l’impossibilité de saisir la vérité dans un monde saturé d’images et d’interprétations. Les influences sont claires : The Conversation de Coppola pour l’obsession et l’écoute, Videodrome de Cronenberg pour la contamination du réel, Mulholland Drive de Lynch pour l’onirisme et la fragmentation. Ces références ne sont pas dissimulées, elles sont presque brandies. Ce choix pose question. À force d’accumuler les clins d’œil, The Gazer finit par étouffer son propre souffle. La narration devient erratique, les ressorts scénaristiques flous, certains rebondissements confus. 

 

Le film semble parfois vouloir se perdre volontairement, au risque de larguer le spectateur sans lui offrir de prises suffisamment solides pour suivre. L’un des enjeux principaux du film – une forme d’enquête intérieure à travers les souvenirs et les hallucinations – reste trop obscur. À trop jouer sur la distorsion et la suggestion, le film manque d’ancrage. Les scènes les plus fortes, comme celles d’hallucinations ou les instants de solitude absolue, n’arrivent pas toujours à s’inscrire dans un arc narratif cohérent. L’une des réussites de The Gazer réside dans sa capacité à instaurer une ambiance. Le grain de l’image, les décors abandonnés, les sons parasites : tout participe d’un malaise constant. Le spectateur est placé dans une posture d’instabilité, à l’image du personnage principal.

 

Cependant, cette tension formelle vire parfois à l’esbroufe. Certains effets semblent trop appuyés, trop démonstratifs. Le film joue à être dérangeant, mais cela finit par devenir une posture. Il y a des instants sincères et puissants, mais ils sont dilués dans un trop-plein de dispositifs qui finissent par détourner l’attention du cœur émotionnel du récit. La conclusion du film ne cherche pas la rédemption ni l’apaisement. Elle prolonge la logique entamée dès les premières minutes : celle d’un personnage piégé dans sa propre perception, incapable de revenir à une forme de stabilité. Cette fin, sombre et désolante, est sans doute l’un des aspects les plus convaincants du long-métrage. Elle évite les raccourcis, n’offre pas de résolution facile. 

 

Elle laisse le spectateur dans le même état que l’héroïne : incertain. The Gazer est un film étrange, inconfortable, par moments fascinant, souvent frustrant. Il y a dans ce projet une véritable envie de cinéma, une tentative de retrouver une forme de liberté formelle et narrative. Le film revendique son indépendance jusque dans ses maladresses, ce qui en fait un objet singulier dans le paysage actuel. Mais cette audace formelle ne suffit pas à combler les faiblesses du scénario. Trop d’idées, trop de références, pas assez de clarté. L’écriture souffre d’un excès d’ambition, là où un peu plus de simplicité aurait permis de renforcer l’impact émotionnel de l’histoire.

 

Ce premier film reste toutefois une proposition honnête et habité par un regard. Ryan J. Sloan, en dépit des maladresses, montre qu’il a des choses à dire, un univers à proposer, et une manière bien à lui de filmer la dérive mentale. Quant à Ariella Mastroianni, elle confirme un talent brut, qu’on a hâte de voir dans des rôles plus aboutis, portés par des scénarios plus resserrés. The Gazer est un thriller psychologique aux allures de cauchemar éveillé, qui mêle introspection mentale et déambulation urbaine dans une esthétique artisanale assumée. S’il séduit par sa forme et son atmosphère, il peine à maintenir l’intérêt sur la durée, faute de cohérence dans son récit. Reste une proposition audacieuse et une actrice magnétique, qui laissent entrevoir un potentiel à suivre.

 

Note : 5/10. En bref, The Gazer est un thriller psychologique aux allures de cauchemar éveillé, qui mêle introspection mentale et déambulation urbaine dans une esthétique artisanale assumée. S’il séduit par sa forme et son atmosphère, il peine à maintenir l’intérêt sur la durée, faute de cohérence dans son récit. 

Sorti le 23 avril 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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