Critique Ciné : Gondola (2024)

Critique Ciné : Gondola (2024)

Gondola // De Veit Helmer. Avec Mathilde Irrmann, Nino Soselia et Niara Chichinadze.

 

Gondola, réalisé par Veit Helmer, connu pour ses œuvres inclassables et souvent éloignées des conventions narratives, ce long-métrage muet nous transporte dans les hauteurs d’une Géorgie rurale, à bord d’un téléphérique vintage où les cabines se croisent toutes les demi-heures. Ce dispositif minimaliste donne naissance à une fable douce, lente et résolument atypique, qui joue sur les silences, les gestes et les regards. Le pari était risqué. Proposer un film sans dialogue, presque sans intrigue conventionnelle, et centré sur deux personnages féminins enfermés dans des cabines suspendues. Pourtant, quelque chose fonctionne. Lentement, mais sûrement, Gondola tisse un lien invisible entre ces deux jeunes femmes, et parvient à générer de l’attachement avec très peu.

 

Dans les montagnes de Géorgie, un téléphérique relie un village à une petite ville dans la vallée. Deux jeunes femmes, Iva et Nino, y sont employées et leurs cabines se croisent une fois toutes les demi-heures, ce qui leur occasionne à chaque fois un moment de bonheur et de fête.

 

L’histoire tient sur un mouchoir de poche : Iva revient dans son village natal après la mort de son père, portier de funiculaire. Elle hérite de son poste, à l’autre bout du câble, où elle rencontre Nino, une hôtesse pétillante et inventive. Elles ne se croisent que brièvement, à chaque va-et-vient des cabines. Ces rencontres deviennent le seul espace possible d’échange, de jeu, puis d’émotion. Ce qui pourrait sembler trop mince pour tenir un long-métrage devient ici une force. Le film mise tout sur l’attente, le rythme lent et l’observation. Chaque croisement est une petite scène autonome, presque un tableau animé. Tantôt cocasse, tantôt attendrissante, la relation entre les deux femmes s’étoffe par des gestes, des regards complices, ou des fantaisies mises en scène pour surprendre l’autre. 

 

Les cabines se transforment en bateau pirate, en avion, en navette spatiale, comme si le cinéma tout entier reprenait ses droits dans ce minuscule espace. Il est difficile de ne pas penser à Jacques Tati en regardant Gondola. Le soin apporté aux décors, l’utilisation du son de manière minimaliste, le goût pour le comique visuel et l’absurde léger rappellent les films de Mon Oncle ou Playtime. On retrouve aussi un écho au cinéma muet de Chaplin ou Keaton, dans cette manière de jouer avec l’espace, de s’exprimer par les gestes, sans recourir à la parole. Veit Helmer ne se contente pas de pasticher ses influences ; il les digère, les remodèle, et les insère dans un contexte nouveau. La montagne géorgienne devient ici un théâtre naturel, vaste et silencieux, où les personnages existent d’abord par contraste avec leur environnement. 

 

Tout semble figé, immobile, sauf cette relation qui naît peu à peu, fragile et mouvante. Ce qui m’a frappé dans Gondola, c’est la manière dont la romance s’ébauche. Sans mot, sans contact direct, sans même un prénom échangé pendant la majeure partie du film. La tension dramatique repose sur les micro-événements : une pièce d’échec subtilisée, une mélodie jouée en duo entre deux cabines, un arrêt d’urgence déclenché pour prolonger une rencontre. L’émotion se loge dans les interstices, dans ce qui n’est pas dit, mais qui transparaît dans les silences partagés. La relation entre Iva et Nino n’est jamais appuyée. Elle s’impose doucement, presque comme une évidence. Elle devient un acte de résistance poétique face à un environnement figé dans la routine et surveillé par un patron autoritaire. 

 

Ce dernier incarne une figure de pouvoir patriarcal, froid et caricatural, que les deux femmes contournent par le jeu, l’invention, et une forme de sororité silencieuse. La photographie est sans doute l’un des atouts majeurs du film. Les paysages de Géorgie, avec leurs cimes enneigées, leurs vallées brumeuses et leur ciel immense, donnent au film une allure de carte postale. Les cabines, avec leurs allures d’antiquités, deviennent des bulles suspendues dans le temps, presque irréelles. Mais ce soin apporté à la mise en scène peut parfois se retourner contre le film. Par moments, la répétition des trajets et des dispositifs scéniques finit par lasser. Le rythme, volontairement lent, devient pesant sur la durée. 

 

Le dispositif minimaliste atteint ses limites, notamment dans la dernière partie du film, où l’on aurait souhaité un basculement, une prise de risque narrative ou émotionnelle plus marquée. La poésie visuelle, aussi réussie soit-elle, ne suffit pas toujours à masquer l’absence de progression dramatique claire. Cela donne au film une sensation d’immobilisme, qui peut faire décrocher si l’on n’adhère pas totalement à son atmosphère contemplative. Gondola ne cherche pas à plaire à tout le monde, et c’est sans doute ce qui fait sa singularité. Ce n’est pas une comédie romantique au sens classique, ni un pur film d’auteur élitiste. C’est une proposition hybride, un exercice de style poétique, qui assume ses lenteurs, ses silences et sa narration fragmentée.

 

La relation entre les deux héroïnes, bien que discrète, prend une dimension symbolique forte. Elle devient le cœur battant du film, une ode à la liberté d’aimer, à la créativité, à la capacité de rêver, même dans les espaces les plus restreints. Gondola m’a laissé à la fois charmé et un peu frustré. J’ai été touché par la simplicité de l’histoire, par le jeu des deux actrices principales — expressives sans en faire trop — et par la tendresse qui se dégage de cette romance en apesanteur. Mais j’ai aussi ressenti une forme de stagnation, comme si le film hésitait à aller au bout de son potentiel.

 

Il y a, dans Gondola, quelque chose de rare : une capacité à raconter sans parler, à créer de l’émotion sans avoir recours aux codes classiques du genre. C’est à la fois sa force et sa limite. Pour ceux qui accepteront de se laisser porter, le voyage a des chances de laisser une empreinte douce. Pour d’autres, il risque de s’éterniser, comme ces trajets de téléphérique interminables, au-dessus d’un vide parfois trop présent.

 

Note : 6.5/10. En bref, une romance suspendue entre ciel et silence.

Sorti le 24 juillet 2024 au cinéma - Disponible en VOD

 

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