Critique Ciné : Lire Lolita à Téhéran (2025)

Critique Ciné : Lire Lolita à Téhéran (2025)

Lire Lolita à Téhéran // De Eran Riklis. Avec Golshifteh Farahani, Zar Amir Ebrahimi et Mina Kavani.

 

Dans un pays où lire certains romans devient un geste de défi, Lire Lolita à Téhéran retrace quinze années de lutte silencieuse. Le film d’Eran Riklis, adaptation du livre autobiographique d’Azar Nafisi, suit le parcours d’une professeure revenue en Iran après la Révolution islamique, pleine d’espoir, avant de constater que le régime qui s’installe écrase les libertés, et surtout celles des femmes. Tourné en Italie mais interprété majoritairement en farsi, le film reconstitue le Téhéran des années 1980-1990 avec sobriété, pour mieux raconter cette résistance discrète et obstinée, portée par le pouvoir de la littérature. Azar Nafisi, incarnée par Golshifteh Farahani, enseigne la littérature anglaise dans un contexte politique où chaque mot peut devenir une menace.

 

Azar Nafisi, professeure à l’université de Téhéran, réunit secrètement sept de ses étudiantes pour lire des classiques de la littérature occidentale interdits par le régime. Alors que les fondamentalistes sont au pouvoir, ces femmes se retrouvent, retirent leur voile et discutent de leurs espoirs, de leurs amours et de leur place dans une société de plus en plus oppressive. Pour elles, lire Lolita à Téhéran, c’est célébrer le pouvoir libérateur de la littérature.

 

Dans ses cours comme dans les rencontres secrètes qu’elle organise à domicile, les textes sont autant des objets d’étude que des miroirs tendus à une réalité que le régime islamiste voudrait effacer. On y lit Lolita, Gatsby le Magnifique, Orgueil et Préjugés – des œuvres devenues suspectes simplement parce qu’elles évoquent le désir, la liberté, la subjectivité. Le film n’élude pas la pression : une université sous surveillance, des collègues méfiants, des étudiants endoctrinés. Mais ce n’est pas un récit frontal de persécution. C’est une tension de fond, constante, qui déforme les gestes les plus anodins – parler d’amour, écrire, se retrouver. L’oppression prend une forme insidieuse : ce n’est pas le feu des autodafés, mais le gel du regard, la disparition progressive de l’espace mental.

 

Riklis opte pour une structure en chapitres, chacun correspondant à un roman étudié par le groupe. Cela permet au récit d’avancer par fragments, en évitant une chronologie rigide. 1979, 1980, 1995, 1997… Les dates marquent les soubresauts de l’Histoire, mais aussi les jalons d’une déception intime. Ce montage éclaté n’est pas sans intérêt : il montre comment la vie d’Azar, et celle de ses élèves, est rythmée non seulement par les événements politiques mais par les romans qu’elles partagent. Chaque livre devient un révélateur de ce qu’il n’est plus possible de dire autrement. Le procédé peut sembler scolaire, mais il fonctionne globalement : il permet d’ancrer les émotions dans des références précises. Lorsque les jeunes femmes discutent de Nabokov ou de Fitzgerald, ce sont leurs propres situations qu’elles traduisent. 

 

C’est là que le film touche juste : dans cette manière d’utiliser la littérature non comme ornement, mais comme outil de survie intellectuelle. Golshifteh Farahani livre une interprétation solide, dans un rôle tout en retenue. Pas de grands éclats, peu de pathos : elle incarne une femme qui doute, qui observe, qui résiste par les marges. À ses côtés, un trio de jeunes femmes, toutes issues de l’exil, apporte une épaisseur particulière aux scènes collectives. Elles ne jouent pas simplement un rôle : elles incarnent une mémoire commune, celle d’une génération brisée, mais toujours debout. Le film prend aussi le temps d’individualiser certaines trajectoires : une étudiante renvoyée pour port de vernis, une autre obligée d’abandonner ses études après un mariage forcé. 

 

Ces histoires s’imbriquent, sans effet de surenchère. Ce ne sont pas des symboles, ce sont des existences entravées. Reste une limite importante : celle d’un film parfois trop didactique. À force de vouloir faire passer un message – et il est clair –, Lire Lolita à Téhéran peine par moments à laisser l’émotion surgir d’elle-même. Certains dialogues explicatifs ralentissent le rythme. La mise en scène, sans être paresseuse, reste assez classique, presque illustrative. Il y a peu de fulgurances visuelles ou narratives. Le film donne le sentiment de toujours vouloir bien faire, de ne pas heurter, de rendre son propos accessible – mais à ce prix-là, il perd en incarnation. 

 

Cela n’enlève rien à l’intérêt du projet, mais cela explique peut-être pourquoi le film, malgré ses qualités, ne parvient pas à atteindre la force de certains longs-métrages iraniens récents, tournés clandestinement, où l’urgence se fait sentir à chaque plan. Ce qui frappe pourtant, c’est la manière dont Lire Lolita à Téhéran résonne avec le présent. Le mouvement "Femme, vie, liberté" en Iran, porté par une nouvelle génération, fait écho à ces femmes qui, trente ans plus tôt, lisaient en cachette Nabokov et Austen. Les temps changent, mais les interdits restent les mêmes. Le film devient ainsi un rappel : la lecture est un acte politique, un droit à préserver. Même en Occident, où la liberté de lire semble acquise, certaines œuvres sont régulièrement remises en cause. 

 

Ce film rappelle que le combat pour la liberté de penser ne connaît ni frontières ni époques. Il suffit d’un régime, d’un virage idéologique, pour que des livres deviennent dangereux, et que ceux qui les lisent soient réduits au silence. Lire Lolita à Téhéran n’est pas un film spectaculaire. Il n’enchaîne pas les moments de bravoure, et n’essaie pas de bouleverser à tout prix. Il avance par petites touches, en racontant une lutte feutrée mais tenace. Il montre comment, dans un pays figé par la peur, la littérature reste un souffle possible. Le film vaut surtout pour ses personnages, pour cette idée persistante qu’enseigner, lire, transmettre peut devenir un acte de révolte. 

 

Ce n’est pas un film parfait : il manque parfois de tension, il s’égare un peu dans ses intentions pédagogiques. Mais il est sincère, porté par des actrices engagées, et il éclaire un chapitre de l’histoire iranienne qu’il reste crucial de connaître. Pour ceux que l’art, la liberté et la mémoire intéressent, ce récit a toute sa place.

 

Note : 6.5/10. En bref, le film vaut surtout pour ses personnages, pour cette idée persistante qu’enseigner, lire, transmettre peut devenir un acte de révolte. Ce n’est pas un film parfait mais il est sincère, porté par des actrices engagées, et il éclaire un chapitre de l’histoire iranienne qu’il reste crucial de connaître.

Sorti le 26 mars 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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