Critique Ciné : Materialists (2025)

Critique Ciné : Materialists (2025)

Materialists // De Celine Song. Avec Dakota Johnson, Pedro Pascal et Chris Evans.

 

Dans Materialists, Celine Song quitte les réminiscences poétiques de Past Lives pour aborder un terrain plus glissant : celui de la comédie romantique moderne, ancrée dans les réalités cyniques du marché amoureux contemporain. Un triangle amoureux new-yorkais en apparence banal, mais dont les aspérités révèlent un désenchantement plus profond. Celui d’une époque où l’amour, perdu dans les algorithmes et les projections sociales, ne se vit plus que comme un calcul. Le point de départ du film ressemble à une recette bien connue. 

 

Une jeune et ambitieuse matchmakeuse new-yorkaise se retrouve dans un triangle amoureux complexe, tiraillée entre le " match " parfait et son ex tout sauf idéal.

 

Lucy (interprétée par Dakota Johnson), marieuse professionnelle dans la jungle sentimentale de Manhattan, navigue entre deux hommes : Harry, un financier fortuné et rassurant (Chris Evans), et John, un acteur fauché et lunaire, ex-amant au charme bancal (Pedro Pascal). Elle connaît les ficelles du couple comme un artisan connaît son métier. Mais quand ses propres sentiments viennent se mêler à l'équation, sa mécanique bien huilée se grippe. Le film pourrait s’arrêter à cette dualité archétypale — le choix entre la sécurité matérielle et l’authenticité émotionnelle. Il flirte avec les clichés, les assume parfois, mais parvient aussi à les contourner, notamment par la manière dont il traite le désenchantement ambiant. Il ne s’agit pas ici de trancher entre deux hommes.

 

Le véritable sujet, c’est Lucy et son rapport à l’amour comme produit, comme service, comme contrat. Visuellement, Materialists soigne son image. Les appartements sont impeccables, les cadres sont pensés, les couleurs douces du 35mm apportent une forme de chaleur qui tranche avec le froid émotionnel des interactions. Tout est bien mis, trop peut-être. Ce vernis esthétique ne cherche pas à séduire mais à révéler l’artificialité de l’univers dans lequel évoluent les personnages. Même les moments d’intimité sont traversés par une forme de distance, une prudence affective. On échange, on débat, on liste les attentes comme dans un entretien d’embauche.

 

Céline Song ne cherche pas à dynamiter les codes du genre, mais plutôt à les exposer dans leur stérilité. La caméra ne cherche pas la surprise, elle observe. Il y a dans son regard quelque chose de clinique, presque anthropologique. Le rythme s’en ressent : il y a des longueurs, des détours inutiles, des conversations qui peinent à relancer l’intérêt. Mais cela dit aussi quelque chose de notre époque : aimer devient lent, laborieux, technique. Derrière l’apparence d’une simple comédie romantique se cache une réflexion plus acerbe sur les mutations du lien amoureux. En mettant en scène une professionnelle de l’amour assisté, Celine Song interroge la manière dont les sentiments se conforment à des logiques de marché. 

 

Choisir un partenaire devient un acte rationnel, quasi entrepreneurial. On coche des cases, on compare, on optimise. Mais à force de chercher l’idéal, il finit par ne plus rien représenter. Le personnage de Harry incarne cette logique jusqu’à l’excès : riche, structuré, émotionnellement opaque. Il rassure mais n’émeut pas. John, de son côté, est une présence bancale, hésitante, peu fiable, mais étrangement plus vivante. Lucy oscille entre ces deux pôles : celui de la réussite sociale et celui de la sincérité instable. Ce balancement, s’il est parfois traité de manière un peu caricaturale, finit par poser une vraie question : peut-on encore aimer sans garantie, sans plan B, sans stratégie ?

 

Il serait tentant de reprocher au film son manque d’élan, son absence de souffle romantique. Les dialogues, bien que souvent précis, manquent de relief. Les échanges sont trop polis, trop lucides. L’émotion peine à traverser cette carapace de rationalité. On sent que la réalisatrice tient à rester en retrait, à éviter les envolées. Ce choix peut frustrer — on aimerait parfois vibrer davantage — mais il donne au film une teinte singulière, une mélancolie froide qui le distingue des productions formatées. Il y a peu de musique dans Materialists, peu de gestes spectaculaires. C’est dans les silences, les regards hésitants, les moments d’errance que le film trouve ses rares fulgurances. Cela demande patience, et peut laisser une impression d’ennui chez celles et ceux qui attendent un crescendo émotionnel classique. 

 

Mais cela permet aussi d’installer une ambiance, une étrangeté, qui persiste après la projection. Le trio d’acteurs porte le film avec une justesse constante. Dakota Johnson, en particulier, incarne avec finesse la transformation progressive de Lucy. D’abord très sûre d’elle, presque rigide dans ses convictions, elle se fissure peu à peu, laissant apparaître une vulnérabilité touchante. Chris Evans, loin de ses rôles plus héroïques, compose un personnage lisse avec une retenue volontaire, presque inquiétante. Quant à Pedro Pascal, il injecte à John une humanité désordonnée, un charme fatigué, loin des archétypes masculins classiques.

 

Ces trois interprétations forment un ensemble cohérent, sans chercher à tirer la couverture. Chacun trouve sa place dans un récit qui parle moins de romance que de solitude, moins de passion que de renoncements. Materialists n’est pas une comédie romantique qui cherche à réenchanter le genre. Au contraire, elle en prend acte avec une certaine résignation. L’amour, ici, n’est pas un miracle, mais une négociation. Une tentative, parfois maladroite, d’échapper à la logique marchande qui s’est immiscée dans nos désirs. Le film n’est pas inoubliable. Il traîne ses lenteurs, s’enferme parfois dans une esthétique un peu trop calculée. Mais il a le mérite de poser les bonnes questions, sans donner de leçons, sans forcer la main. 

 

Il montre simplement des individus qui, à force de vouloir maîtriser leur trajectoire amoureuse, finissent par s’en éloigner. En ce sens, Materialists est peut-être moins un film sur l’amour que sur la peur d’aimer. Et cela en dit long sur notre époque. Une époque où tout est mesurable, sauf ce qui compte vraiment.

 

Note : 6/10. En bref, Materialists explore avec lucidité et froideur la manière dont l’amour moderne se perd dans les logiques du calcul et du confort, au détriment de l’élan sincère et imprévisible des sentiments.

Sorti le 2 juillet 2025 au cinéma

 

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