Critique Ciné : Mikado (2025)

Critique Ciné : Mikado (2025)

Mikado // De Baya Kasmi. Avec Félix Moati, Vimala Pons et Ramzy Bedia.

 

Mikado, dernier long-métrage de Baya Kasmi, fait partie de ces films qui donnent envie de tendre l’oreille plutôt que de prendre des notes. Il se présente comme une parenthèse estivale, une respiration un peu bancale, portée par des personnages cabossés, réunis dans un van brinquebalant sous un soleil qui semble ne jamais vouloir se coucher. Loin des grandes envolées ou des chocs narratifs, le film avance sur la pointe des pieds, laissant la place aux silences, aux gestes esquissés et aux douleurs rentrées. Au cœur de Mikado, une famille nomade fait halte dans un village du Sud de la France, contrainte par une panne de voiture. Mais très vite, ce contretemps mécanique devient un point de bascule. 

 

Mikado et Laetitia vivent avec leurs enfants sur les routes. Une panne de moteur les amène à s’installer le temps d’un été chez Vincent, un enseignant qui vit seul avec sa fille. C’est le début d’une parenthèse enchantée qui pourrait aussi bouleverser l’équilibre de toute la famille alors que Nuage, leur fille aînée, se prend à rêver d’une vie normale.

 

Ce n’est pas tant la route qu’ils interrompent, mais le fragile équilibre sur lequel repose leur quotidien. On comprend vite que cette vie en marge n’est pas un simple choix de liberté, mais un refuge, une fuite discrète, presque pudique, loin des institutions, des normes, des souvenirs douloureux.La cellule familiale, composée d’un couple de parents interprété par Félix Moati et Vimala Pons, et de leurs enfants – dont la jeune Nuage, magnifiquement incarnée – tente de maintenir une harmonie dans le chaos. Ce qui frappe, c’est la délicatesse avec laquelle Kasmi filme les liens. Elle ne cherche pas à juger, ni à expliquer. Elle observe. Elle saisit l’instant. Elle laisse les tensions affleurer sans jamais les grossir.

 

Il y a une vraie cohérence entre l’univers que Baya Kasmi construit et le jeu de ses comédiens. Félix Moati, en père un peu lunaire, surprend par sa douceur. Il y a quelque chose d’attachant dans sa manière d’être dépassé, de chercher à bien faire sans savoir comment. Vimala Pons, quant à elle, incarne une mère qui danse pour ne pas s’effondrer, qui chante pour détourner les regards. Son énergie trouble, entre force et vulnérabilité, apporte une respiration au film. Ramzy Bedia, plus en retrait, hérite d’un rôle prometteur mais trop peu développé. On devine les failles, les blessures, sans jamais les voir vraiment s’ouvrir. Et c’est là que le bât blesse : certains personnages ne sont qu’effleurés, des pistes narratives sont amorcées sans être pleinement creusées. 

 

L’ensemble manque parfois de densité, comme si le film avait peur d’aller au bout de ses intentions. Sur le plan visuel, Mikado évoque un été qui ne veut pas finir. Le grain de l’image, légèrement désaturé, donne au récit une teinte vintage, presque intemporelle. On sent la chaleur sur les peaux, la poussière dans l’air. La musique, bien choisie, enveloppe le tout d’une douceur presque mélancolique. Il y a une volonté manifeste de créer une atmosphère, de faire du cadre un prolongement des émotions intérieures. Mais si l’ambiance fonctionne, le rythme, lui, vacille. Certaines scènes semblent inachevées, comme tronquées trop tôt. Des moments forts, comme la découverte du collège par Nuage ou les retrouvailles de Mikado avec sa mère biologique, auraient mérité davantage de souffle. 

 

e film donne parfois l’impression de courir après son fil rouge sans jamais le saisir vraiment. Mikado brasse des thématiques fortes : la parentalité, les stigmates de l’enfance placée, les traumatismes non-dits, le refus de se conformer à une société qui rejette ceux qui ne rentrent pas dans les cases. Tous ces sujets traversent le récit sans jamais s’y poser durablement. On assiste à une tension constante entre pudeur et esquive. Il y a cette idée, très belle, d’une famille qui essaie de reconstruire quelque chose sur les ruines d’un passé flou. Mais le scénario préfère souvent l’allusion à la confrontation. Ce choix narratif, louable dans l’intention, laisse malgré tout un sentiment de frustration. L’émotion affleure, mais ne submerge jamais.

 

Le film est ponctué de scènes de danse, de moments de flottement où les corps s’expriment sans paroles. C’est une jolie métaphore de cette famille en quête d’équilibre, qui vacille mais ne tombe jamais tout à fait. Danser devient un acte de résistance, un moyen de conjurer l’angoisse, de retarder l’inévitable. Mais à force d’osciller entre réalisme social et fantaisie douce, Mikado peine à établir un point de vue clair. L’impression que le film hésite sur la direction à prendre devient tenace : parle-t-il avant tout de l’adolescence ? Du système judiciaire ? Des séquelles d’un placement d’enfance ? D’une famille recomposée qui cherche sa propre définition ? À force de vouloir tout embrasser, le récit perd en intensité.

 

Et pourtant, malgré ses errances, le film trouve dans sa dernière partie une cohérence qui lui manquait jusque-là. Le puzzle commence enfin à s’assembler. Les personnages s’expliquent sans grands discours. Des regards suffisent, des silences, parfois un geste maladroit mais sincère. L’émotion, jusque-là contenue, se libère doucement. Ce final donne une autre lecture du film, plus apaisée. Il laisse derrière lui une impression douce-amère : celle d’un film imparfait, certes, mais honnête dans sa démarche. D’un récit qui ne triche pas, même quand il hésite. Il n’offre pas de grandes réponses, mais quelques vérités discrètes, arrachées au quotidien.

 

Mikado n’est pas un film spectaculaire. Il ne cherche pas à briller par sa mise en scène ou à bouleverser par son récit. Il avance avec modestie, à hauteur d’humain. Il capte avec finesse les failles, les maladresses, les non-dits qui composent une famille en reconstruction. Mais cette retenue constante, ce refus d’appuyer les émotions, finit par desservir l’ensemble. Le film semble s’interdire la profondeur qu’il appelle pourtant de ses vœux. Il reste malgré tout des instants justes, des visages marquants, et une atmosphère singulière qui persiste après la projection. Mikado laisse un goût de trop peu, mais aussi celui d’un cinéma qui cherche, qui tente, qui doute. Et ce doute, dans un paysage trop souvent formaté, a parfois plus de valeur qu’une certitude.

 

Note : 7/10. En bref, Mikado explore avec délicatesse les failles d’une famille en marge, entre non-dits, traumatismes enfouis et quête d’un équilibre fragile, sans jamais pleinement approfondir ses promesses narratives.

Sorti le 9 avril 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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