Critique Ciné : Spectateurs ! (2025)

Critique Ciné : Spectateurs ! (2025)

Spectateurs ! // De Arnaud Desplechin. Avec Mathieu Amalric, Salif Cissé et Lucie Borleteau.

 

Arnaud Desplechin est revenu sur les écrans plus tôt cette année avec Spectateurs !, un objet filmique difficile à définir, quelque part entre l’essai documentaire, la fiction autofictionnelle et la conférence universitaire. Un projet hybride qui s’adresse, avant tout, à ceux qui partagent la même ferveur cinéphile que lui. Sauf que cette ferveur, à force d’être trop introspective, finit par exclure davantage qu’elle ne fédère. À trop se regarder dans la glace du septième art, Desplechin semble avoir oublié de s’adresser à celles et ceux qu’il prétend honorer. Le film suit Paul Dédalus – double récurrent du cinéaste – à travers quatre âges de la vie : l’enfant, l’adolescent, l’étudiant, puis le jeune adulte. 

 

Qu’est-ce que c’est, aller au cinéma ? Pourquoi y allons-nous depuis plus de 100 ans ? Je voulais célébrer les salles de cinéma, leurs magies. Aussi, j’ai suivi le chemin du jeune Paul Dédalus, comme le roman d’apprentissage d’un spectateur. Nous avons mêlé souvenirs, fiction, enquêtes… Un torrent d’images qui nous emporte.

 

Tous incarnés par des comédiens différents (Louis Birman, Milo Machado-Graner, Sam Chemoul, Sali Cissé), ces fragments d’un même individu composent un patchwork identitaire dont la cohérence repose sur une seule chose : le cinéma. Chaque chapitre du film est une variation autour d’un moment fondateur pour ce personnage, qu’il soit bouleversé par Fantômas à six ans ou troublé par Bergman à quatorze. Il ne s’agit pas tant de raconter une histoire que de revivre les chocs esthétiques qui ont façonné la cinéphilie de Desplechin. Le dispositif ne manque pas de cohérence. Il y a là un certain soin dans l’agencement des séquences, un découpage en chapitres qui pourrait donner l’illusion d’un récit. Mais très vite, le film tourne en boucle. 

 

Entre scènes reconstituées, extraits de films cultes (Lumière, Hitchcock, Rossellini, Cimino, etc.) et voix off explicative, Spectateurs ! devient un collage sans dynamique. Le film semble construit à partir d’un désir sincère mais aussi d’une posture de sachant qui se parle à lui-même, plus qu’il ne dialogue avec ceux qui regardent. Le titre donne le ton. Il ne s'agit pas d’un "spectateur", mais des Spectateurs ! – au pluriel, et avec un point d’exclamation, comme s’il fallait s’assurer que tout le monde est bien concerné. Pourtant, à aucun moment je ne me suis senti inclus dans cette expérience. Le spectateur n’est pas pris par la main, il est prié d’adhérer au parcours de Paul/Arnaud, de suivre sans broncher ses méandres intellectuels, ses souvenirs flous, ses références parfois absconses. 

 

L’émotion, lorsqu’elle surgit, est étouffée par une narration trop académique et une voix off qui pontifie au lieu de raconter. Desplechin convoque les figures majeures de l’histoire du cinéma – de Truffaut à Lanzmann – et cite Cavell, Sadoul ou Bazin. Mais tout cela donne parfois l’impression d’un cours magistral à la Fémis plutôt qu’un véritable film. Il ne manque pas de respect pour ces grands noms, mais la manière dont ils sont convoqués ne fait pas naître un vrai dialogue. Il ne s’agit pas de vulgarisation, ni même de partage, mais d’un étalage, parfois laborieux, de références personnelles et de moments de vie sacralisés. Le problème n’est pas tant dans le propos que dans la forme. Ce genre d’essai introspectif peut fonctionner s’il parvient à transformer l’individuel en universel. Ici, ce n’est jamais vraiment le cas. 

 

Desplechin ne parle que de lui-même, de son regard sur les films, de ce qu’il croit avoir compris du cinéma. Cela aurait pu être passionnant, mais la mise en scène ne permet pas de dépasser cette confession autoréférencée. Le film donne à voir un rapport très intime au cinéma, mais l’intimité n’est qu’un prétexte. Elle n’est jamais véritablement exposée dans sa vulnérabilité. Au lieu de livrer un regard sensible, Desplechin privilégie l’analyse, la surinterprétation, la démonstration. Les dialogues intérieurs deviennent des monologues pompeux. Les scènes se suivent sans véritable progression. On finit par ne plus savoir ce qu’il cherche à dire, si ce n’est que le cinéma a compté dans sa vie. 

 

Une révélation, certes sincère, mais qui ne justifie pas à elle seule 1h28 de digressions. Au fond, Spectateurs ! est une déclaration d’amour. Mais une déclaration à sens unique. L’auteur s’aime aimant le cinéma. Il filme son passé, ses souvenirs, ses émotions de spectateur comme autant de preuves de sa légitimité à faire ce film. Il aurait été plus honnête de le nommer Moi, spectateur !. Car c’est bien cela : un autoportrait de Desplechin par Desplechin. Les scènes les plus réussies sont sans doute les plus anecdotiques. Le jeune garçon découvrant Fantômas en compagnie de sa grand-mère ou l’adolescent trichant pour entrer dans une salle interdite. Ce sont les seuls moments où le film touche à quelque chose de tangible, d’universalité. 

 

Mais ces parenthèses sont noyées dans un flot d’analyses souvent répétitives, où la voix off reprend le dessus pour mieux écraser l’émotion. À trop vouloir intellectualiser son amour du cinéma, Desplechin en oublie qu’il suffit parfois d’une image ou d’un silence pour tout dire. Le film n’est pas inintéressant. Il possède une forme de franchise touchante dans sa volonté de raconter comment le cinéma a pu accompagner une vie. Mais il échoue à faire de ce récit un objet de cinéma en soi. L'émotion, bien que présente en filigrane, est trop souvent sacrifiée au profit d’une pensée en circuit fermé. Rien n'est fait pour que le spectateur lambda puisse s’y retrouver. Il faut connaître l’œuvre de Desplechin, ses personnages récurrents, ses obsessions, pour saisir les allusions. 

 

Et même en étant averti, difficile d’éprouver autre chose qu’un détachement poli. Le film donne l'impression d'un hommage raté : trop cérébral pour être incarné, trop personnel pour être universel. Spectateurs ! ne partage pas une passion, il en fait le sujet d’un culte. Il ne pose pas la question "Pourquoi aimons-nous le cinéma ?", il affirme simplement : "Moi, je l’aime, regardez-moi l’aimer." Spectateurs ! est un objet curieux, sincère, mais profondément égocentré. Il touche parfois à une vérité intime, mais cette vérité reste enfermée dans une forme trop didactique pour émouvoir. Le film se veut généreux, mais ne donne pas grand-chose. Il convoque les grandes figures du cinéma, mais pour mieux tourner autour de sa propre légende.

 

Note : 2/10. En bref, Desplechin ne parle que de lui-même, de son regard sur les films, de ce qu’il croit avoir compris du cinéma. Cela aurait pu être passionnant, mais la mise en scène ne permet pas de dépasser cette confession autoréférencée. En terminant le film, une seule question me restait : à qui s’adresse ce film ? Aux disciples de Desplechin, probablement. À celles et ceux qui partagent sa cinéphilie, peut-être. Mais certainement pas à tous les spectateurs.

Sorti le 15 janvier 2025 au cinéma - Disponible en VOD

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