15 Juillet 2025
Quand j’ai lancé Foundation (des années après tout le monde), je n’avais aucune idée de ce dans quoi je m’embarquais. Zéro lecture d’Asimov, aucun repère, rien d’autre que le nom de la série et quelques visuels croisés au hasard. Et pourtant, dès les premières minutes, j’ai senti que ce ne serait pas une série anodine. Ce genre d’objet étrange, massif, que les plateformes ne sortent pas à la légère. Foundation fait tout pour qu’on sache qu’elle veut jouer dans la cour des grands. Mais vouloir n’est pas toujours pouvoir. Commençons par l’évidence : Foundation est l’une des séries les plus belles que j’ai vues depuis longtemps. C’est somptueux. Chaque plan est pensé, composé, comme si les créateurs s’étaient dit que la série allait être jugée à chaque pixel.
Quand l'éminent professeur Hari Seldon prédit la chute imminente de l’Empire galactique, les Cleons - une longue lignée de clones d’empereur au pouvoir - craignent que leur règne jusqu'ici inégalé soit compromis. Ils sont forcés dès lors de prendre en compte la potentielle réalité de la perte de leur puissant héritage pour toujours et prennent leurs dispositions pour limiter les dégâts. Le Dr. Seldon et quelques-uns de ses fidèles sont envoyés aux confins de la galaxie pour bâtir la Fondation, un lieu spécial destiné à préserver le savoir de la civilisation, dans l'espoir de sa reconstruction.
Et parfois, ça fonctionne. L’architecture démesurée de Trantor, les étendues glacées de Synnax, les temples enfouis dans la poussière de Terminus… Il y a une variété de mondes, une ambition esthétique, un sens du détail qui forcent le respect. Apple TV+ a visiblement ouvert les vannes du budget, et ça se voit. Mais ce luxe visuel n’est pas juste là pour faire joli. Il sert une intention : nous faire ressentir l’écrasement du destin, la petitesse des individus face aux forces titanesques de l’Histoire. Foundation parle d’un empire galactique, d’un effondrement programmé, de siècles qui défilent comme des secondes. Et cette ampleur se reflète dans la démesure visuelle.
Ça pourrait virer au kitsch, mais la série garde une certaine retenue, une élégance froide. Elle respire la maîtrise. Là où Foundation prend son risque majeur, c’est dans sa narration. On n’est pas du tout dans une chronologie linéaire ou une progression classique. La série éclate ses récits, saute dans le temps, change de personnages, d’époques, de tons, sans prévenir. Et ce choix narratif, aussi audacieux soit-il, crée un vrai clivage. D’un côté, c’est rafraîchissant. On n’est pas pris pour des imbéciles. On nous fait confiance pour suivre, pour raccrocher les wagons. Il y a quelque chose d’élégant dans cette façon d’avancer à travers les âges comme on tourne les pages d’une encyclopédie galactique. D’un autre côté, ce procédé brise l’attachement émotionnel.
À peine commence-t-on à s’investir dans un arc qu’on nous propulse ailleurs. Certains personnages disparaissent. D’autres vieillissent de trente ans entre deux épisodes. Et ce décalage constant finit par créer de la distance. Par moments, je me suis senti spectateur d’un documentaire cosmique, pas d’une série dramatique. L’histoire devenait secondaire, presque prétexte. Et c’est là l’une des contradictions de Foundation : elle veut raconter l’effondrement d’un empire, mais elle peine à nous faire ressentir les secousses de l’intérieur. On voit les conséquences, rarement les causes. On observe des destins, mais souvent à travers un filtre, comme si l’émotion était diluée dans le formol de la grande fresque.
Un autre point frustrant : les personnages. Pas qu’ils soient mauvais – certains sont même fascinants – mais ils semblent souvent écrasés par la machine narrative. À force de changer de focus, de temporalité, de ligne de force, la série peine à construire des arcs émotionnels solides. Prenez Gaal Dornick. On l’introduit comme notre guide, notre regard vierge sur cet univers complexe. Elle incarne l’intelligence, la découverte, la curiosité scientifique. Puis, paf, elle disparaît. Rebond narratif. On la retrouve plus tard, transformée, presque étrangère. Et ce genre de traitement revient constamment. Raych, Salvor Hardin, même les clones impériaux… tous subissent cette logique de la discontinuité. On les connaît mal, ou trop tard.
Et pourtant, il y a des moments de grâce. Salvor, par exemple, a une présence magnétique. Sa détermination, son étrangeté, son lien avec quelque chose de plus grand, tout ça en fait un personnage intrigant. Mais là encore, la série ne lui laisse pas toujours le temps d’exister. Elle est ballottée entre les intrigues, servant plus souvent de levier narratif que de vraie héroïne. Quant aux clones impériaux, c’est un des concepts les plus réussis. La dynastie des Cléons, avec ses trois versions d’un même homme à différents âges – Frère Aube, Frère Jour, Frère Crépuscule – c’est un trip aussi fascinant qu’effrayant. L’idée d’un pouvoir éternel mais figé, d’une boucle de stagnation génétique et politique, fonctionne parfaitement. Et là, oui, la série creuse quelque chose.
Une vraie réflexion sur le pouvoir, la mémoire, l’ego. Il faut le dire clairement : Foundation n’est pas une série “fun”. Ce n’est pas The Expanse, ce n’est pas Battlestar Galactica. Il y a peu d’action, peu de chaleur humaine, peu de moments de pur plaisir de spectateur. C’est une série qui pense beaucoup, qui théorise, qui postule. À tel point qu’on a parfois l’impression de lire un traité de sociologie galactique. Alors oui, il y a des batailles, des complots, des tensions. Mais tout est filtré, encadré, intellectualisé. La violence est clinique. L’émotion, bridée. Même les scènes de mort semblent désaffectées, comme si elles n’étaient que des points sur un graphique de probabilité. Ce choix assumé donne à Foundation une ambiance unique, presque mystique. Mais il en fait aussi une série exigeante, lente, parfois austère.
Il faut s’accrocher, relancer plusieurs fois un épisode, accepter de ne pas tout comprendre. Et dans une ère de contenus instantanés et sur-explicites, ce n’est pas un défaut mineur. C’est un pari risqué. Malgré tout, il serait injuste de dire que la série se plante. Elle réussit plusieurs choses brillamment. D’abord, elle donne à voir un monde. Pas juste un décor ou un prétexte. Un vrai univers cohérent, complexe, avec ses règles, ses tensions, ses mythes. On sent que chaque planète, chaque culture, chaque langage a été pensé. C’est de la worldbuilding de haut niveau. Ensuite, elle ose le temps long. La série ne cherche pas à tout expliquer, tout résoudre, tout emballer en dix épisodes.
Elle accepte les zones d’ombre, les silences, les attentes. Elle plante des graines pour les saisons suivantes, sans se précipiter. Enfin, elle pose des questions vertigineuses : qu’est-ce que le destin ? L’Histoire peut-elle être prédite ? Les individus comptent-ils face aux grandes forces collectives ? Ces interrogations ne sont pas juste des gadgets philosophiques. Elles irriguent toute la structure de la série. Et même si les réponses restent floues, la démarche est respectable. À l’issue de la saison 1, le bilan est contrasté. D’un côté, Foundation impressionne. Par sa forme, son audace, sa densité. C’est une œuvre qui ne cherche pas à plaire facilement. Elle demande de l’attention, de l’investissement, presque de la foi. Et pour ça, je la respecte.
Mais de l’autre, elle frustre. Par son manque d’émotion brute, son rythme irrégulier, sa tendance à sacrifier l’humain au profit du conceptuel. Elle donne parfois l’impression d’un immense tableau qu’on regarde de trop près : on voit les détails, les traits, mais on peine à en saisir le sens global. Est-ce que j’ai envie de voir la saison 2 ? Oui, absolument. Parce que malgré tout, Foundation a créé un monde. Elle a posé des bases. Elle m’a donné envie de comprendre, de creuser, de voir jusqu’où ira cette fresque. Mais j’y vais avec prudence. En espérant que la suite saura trouver un meilleur équilibre entre la tête et le cœur.
Note : 6/10. En bref, Foundation, c’est comme une cathédrale inachevée. Grandiose, mais froide. Majestueuse, mais inhospitalière. On admire, on contemple, mais on reste souvent à distance. Et parfois, c’est frustrant. Mais parfois, aussi, c’est exactement ce qu’on attend d’une œuvre de science-fiction : qu’elle nous dépasse.
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