Critique Ciné : En tongs au pied de l’Himalaya (2024)

Critique Ciné : En tongs au pied de l’Himalaya (2024)

En tongs au pied de l’Himalaya // De John Wax. Avec Audrey Lamy, Nicolas Chupin et Eden Lopes.

 

Le cinéma a parfois cette capacité précieuse de braquer un projecteur sur des existences trop souvent invisibles. Avec En tongs au pied de l’Himalaya, John Wax choisit de raconter une histoire à hauteur d’humain, celle d’une mère seule, Pauline, et de son fils autiste, Andréa. Un récit simple, presque modeste dans sa forme, mais qui, en creusant un quotidien cabossé, finit par toucher juste. Il ne s’agit pas ici d’un film qui cherche à bouleverser par des effets de mise en scène ou une dramaturgie appuyée. Au contraire, Wax opte pour une approche presque documentaire dans l’observation, comme s’il laissait les scènes se dérouler avec une certaine retenue. 

 

Pauline est la maman d’Andréa, 6 ans et demi, un petit garçon formidable à qui on a diagnostiqué un TSA : un « trouble du spectre autistique ». Il n’est pas vraiment au niveau mais il est toujours scolarisé et s’apprête à faire sa rentrée en grande section de maternelle. Pour Pauline, sans revenus fixes et récemment séparée de Fabrice, le père d’Andréa, tout semble concourir à faire de sa vie une succession d’échecs. Or pour Andréa, c’est une année cruciale qui va déterminer s’il peut ou non rester scolarisé et obtenir ainsi une meilleure chance de voir son état s’améliorer. Mais pour cela, Andréa a besoin de stabilité et pour Pauline, la lui apporter, c’est un peu (beaucoup) gravir l’Himalaya en tongs…

 

Ce dépouillement visuel peut dérouter au départ : lumière terne, réalisation sans éclat, découpage sans relief. Mais passé cette première impression de “téléfilm du dimanche”, le regard se décale, et quelque chose s’installe. Peut-être une forme de sincérité brute, ou tout simplement une vérité de ton qui évite les grands discours. Le personnage de Pauline, incarné par Audrey Lamy, constitue l’ossature du film. Rien ne serait possible sans cette interprétation pleine de nuances, loin des caricatures habituelles de la “mère courage”. Ce que montre Lamy ici, c’est une femme en équilibre instable, qui n’a pas demandé ce rôle mais l’endosse comme elle peut. Elle doute, elle flanche, elle fatigue. Mais elle continue. La justesse du personnage tient sans doute à cette imperfection constante. 

 

Pauline n’est ni héroïne ni victime : elle est humaine, tout simplement. Sa relation avec son fils n’est pas édulcorée, et c’est ce qui la rend crédible. Le film met en lumière les petits gestes, les efforts invisibles, les silences pesants, les échecs sans éclat mais lourds de conséquences. Audrey Lamy porte ce rôle avec une retenue bienvenue. Elle laisse passer l’émotion par des regards, par un soupir, un éclat de rire nerveux ou un mouvement d’épaule qui trahit la lassitude. Il n’y a pas de volonté de performance ici, juste une incarnation fluide et touchante. Face à elle, le jeune Eden Lopes surprend par sa maturité de jeu. Le rôle d’Andréa n’est pas facile : il fallait éviter le pathos tout en rendant visible la complexité de son rapport au monde. Lopes y parvient avec une étonnante économie de moyens. 

 

Son regard absent parfois, ses gestes répétitifs, ses accès de colère imprévisibles, rendent tangible la fragilité de son univers. Le film prend soin de ne pas faire de lui une figure à plaindre. Il n’est pas là pour attendrir, mais pour être compris. À travers ses réactions, c’est toute la difficulté du quotidien d’un enfant atteint de trouble du spectre autistique qui prend corps : les sirènes de la rue, les néons d’un supermarché, le bruit d’une cour d’école. Ce sont des agressions, plus que des simples stimulations. Le film, malgré son sujet, ne cherche pas à assommer le spectateur sous la gravité. Quelques séquences, notamment avec des personnages secondaires comme celui campé brièvement par Jean-Pascal Zadi, apportent une légèreté bienvenue. 

 

Ce sont des respirations bien dosées, qui permettent de ne pas sombrer dans une vision monochrome de la situation. L’humour ne vient jamais ridiculiser ou banaliser, mais simplement rappeler que même dans l’adversité, les moments absurdes ou cocasses continuent d’exister. C’est sans doute cette dose de dérision qui empêche le film de basculer dans la complainte permanente. Le revers de cette volonté de sobriété, c’est un certain manque de tension dramatique. Le scénario reste très linéaire, parfois trop sage. On suit Pauline dans ses démarches, ses rendez-vous à l’école, ses crises de larmes nocturnes… mais rien ne vient véritablement secouer la narration. À force de refuser l’exagération, le récit devient par moments un peu plat. Certains personnages secondaires, comme le frère de Pauline, manquent cruellement d’épaisseur et frôlent la caricature. 

 

On regrette que certains aspects familiaux ou sociaux n’aient pas été davantage creusés, tant ils auraient pu enrichir la réflexion du film. La mise en scène, très neutre, renforce ce sentiment d’un film “retenu”, presque timide. Le titre lui-même, En tongs au pied de l’Himalaya, agit comme une métaphore filée tout au long du récit. Pauline n’a ni les outils, ni le mode d’emploi pour gérer la situation qu’elle traverse. Mais elle avance, maladroitement, avec les moyens du bord. Cette image d’un effort disproportionné face à la tâche à accomplir renvoie aux réalités de nombreux parents d’enfants différents. Ce qui reste à la sortie du film, ce n’est pas un élan de tristesse ou d’admiration béate. C’est plutôt une forme de respect. Une reconnaissance silencieuse pour ces parcours invisibles que personne ne célèbre. 

 

Le film leur donne une voix, sans fracas, sans slogans, mais avec suffisamment de vérité pour que cela résonne. En tongs au pied de l’Himalaya n’a ni la force cinématographique d’un grand drame social, ni l’élan poétique d’un film choral. Il ressemble plus à un témoignage mis en images, à un long murmure que certains percevront comme un peu fade, mais qui pour d’autres sonnera comme un écho familier. Ce qui est certain, c’est que le film ne cherche pas à être spectaculaire. Il veut simplement montrer. Montrer ce que signifie élever un enfant autiste dans une société encore largement inadaptée. Montrer l’énergie qu’il faut pour faire valoir un droit aussi basique que celui d’aller à l’école. Montrer les nuits sans sommeil, les espoirs infimes, les murs qui se dressent sans raison.

 

Ce film ne change rien. Il ne révolutionne pas le regard sur l’autisme, il ne bouscule pas les normes du cinéma social. Mais il trace une ligne droite, honnête et digne, entre une mère et son enfant. Et rien que cela mérite d’être vu. Dans cette époque où le cinéma cherche souvent à en faire trop pour qu’on s’en souvienne, En tongs au pied de l’Himalaya prend le pari inverse. Il avance sur la pointe des pieds, sans artifices. Peut-être pas assez fort pour marquer durablement, mais suffisamment vrai pour qu’on y repense, une fois les lumières rallumées.

 

Note : 7/10. En bref, un récit simple, presque modeste dans sa forme, mais qui, en creusant un quotidien cabossé, finit par toucher juste. 

Sorti le 13 novembre 2024 au cinéma - Disponible en VOD

 

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