Critique Ciné : Cassandre (2025)

Critique Ciné : Cassandre (2025)

Cassandre // De Hélène Merlin. Avec Billie Blain, Zabou Breitman et Eric Ruf.

 

Cassandre, premier long métrage d’Hélène Merlin, s’installe d’emblée avec un sujet lourd, une atmosphère pesante et une volonté de faire face à l’indicible. Inspiré de faits réels, puisés dans l’expérience personnelle de la réalisatrice, le film aborde l’inceste et les violences intrafamiliales avec un mélange déroutant de gravité, de pudeur et d’humour noir. Un pari risqué, qui ne laisse pas indemne. Cassandre, quatorze ans, retrouve la maison familiale pour les vacances d’été, après une année passée dans un lycée militaire non mixte. La demeure, nichée au cœur de la Sarthe, respire la bourgeoisie ancienne : grands volumes, meubles patinés, discipline affichée comme une valeur cardinale. 

 

Été 1998. Campagne. Cassandre a 14 ans. Dans le petit manoir familial, ses parents et son frère aîné remarquent que son corps a changé. Heureusement, Cassandre est passionnée de cheval et intègre pour les vacances, un petit centre équestre où elle se fait adopter comme un animal étrange. Elle y découvre une autre normalité qui l'extrait petit-à-petit d'un corps familial qui l'engloutit...

 

Le père, colonel de cavalerie radié des cadres, impose une autorité inflexible, une rigueur martiale qui laisse peu de place à l’imprévu. La mère, à l’inverse, s’évade dans une fantaisie soixante-huitarde, une forme de légèreté qui vire à l’irresponsabilité. Entre eux, Cassandre navigue à vue, cherchant à préserver un fragile équilibre. Ce quotidien est alourdi par la présence d’un frère aîné revenu des États-Unis, dont l’attention envers elle dépasse la simple complicité fraternelle. Les gestes sont équivoques, l’ambiance devient oppressante, et l’adolescente se réfugie dans l’unique lieu où elle peut respirer : le centre équestre. Là, au milieu des chevaux et d’adultes bienveillants, elle goûte à un autre mode de vie, plus libre, moins codifié. 

 

Cet espace devient une échappatoire, une bulle d’oxygène face à un climat domestique toxique. Ce qui frappe dans Cassandre, c’est la manière dont Hélène Merlin revendique la dimension autobiographique de son récit. Le film est né d’un long processus, près de dix années de maturation, durant lesquelles la cinéaste a dû convaincre des producteurs frileux à l’idée de financer une œuvre sur l’inceste. Le contexte post-#MeToo a ouvert une brèche : le projet a enfin pu voir le jour, porté par une volonté de mettre en lumière un sujet encore trop souvent passé sous silence. L’approche de Merlin évite le sensationnalisme. Plutôt que de chercher le choc frontal, elle construit une tension lente, inscrite dans les dialogues, les silences et les regards. 

 

La voix off de Cassandre adulte, ponctuée de séquences où une marionnette la représente, apporte une mise en abyme qui interroge sur la mémoire, la dissociation et les mécanismes de survie. Billie Blain, dans le rôle-titre, est la colonne vertébrale du film. Son interprétation, tout en retenue, transmet à la fois la naïveté de l’adolescence et la lucidité forcée par les événements. Elle parvient à incarner cette double posture : obéir aux règles familiales pour éviter les éclats, tout en cherchant des interstices de liberté. Face à elle, Éric Ruf campe un père d’une froideur glaçante, autoritaire jusqu’à la suffocation. Zabou Breitman, en mère fantasque, oscille entre douceur complice et déni absolu. Cette ambivalence culmine dans un dernier échange, où ses justifications, aussi absurdes qu’inquiétantes, montrent la puissance du déni pour maintenir les apparences.

 

Le frère, interprété par Florent Lesieur, est une figure dérangeante, à la fois benêt et menaçante. Sa maladresse physique masque mal une présence lourde, toujours à la limite de l’intrusion. Enfin, Guillaume Gouix, moniteur d’équitation, incarne un rare point d’ancrage positif dans l’univers de Cassandre, avec un jeu tout en bienveillance. La réussite du film tient à sa capacité à mêler plusieurs genres sans jamais se réduire à l’un d’eux. Cassandre a le vernis d’une chronique familiale estivale : lumière chaude, scènes en extérieur, interactions presque triviales. Mais derrière cette surface solaire se cache un conte noir, où le château familial devient un huis clos oppressant, théâtre de relations empoisonnées.

 

Cette tension entre légèreté apparente et gravité du propos crée un malaise volontaire. Certaines scènes frôlent la comédie par leur absurdité, avant de basculer vers le drame. Ce mélange de tons peut déstabiliser : la légèreté ne dissout pas toujours le poids du sujet, et le contraste risque parfois d’affaiblir l’impact émotionnel. L’usage récurrent d’une marionnette représentant Cassandre est l’un des choix les plus marquants du film. Cet objet, manipulé par la narratrice adulte, agit comme un double silencieux, un témoin qui observe sans intervenir. Symbole de la dissociation psychologique, il renvoie à cette capacité de se détacher de soi pour supporter l’insupportable. 

 

Ce procédé rappelle l’utilisation de l’art comme exutoire dans d’autres films traitant de traumatismes, mais ici, l’outil est plus figé, presque figural, comme une empreinte figée de l’enfance. Il faut saluer la pudeur avec laquelle le film aborde l’inceste. Les scènes explicites sont évitées, la violence se devine plus qu’elle ne se montre. Ce choix permet d’éviter le voyeurisme et de préserver la dignité du personnage principal. Pourtant, cette retenue s’accompagne de quelques maladresses. Le ton humoristique, par moments, semble diluer la gravité du propos. L’évolution du format d’image, qui devait marquer une transition symbolique, passe presque inaperçue. Quant à l’hommage revendiqué dans certaines séquences, il reste parfois obscur.

 

Cassandre n’est pas un film parfait. Il souffre d’une hésitation de ton, d’un mélange de genres qui ne se marient pas toujours avec fluidité. Certaines séquences paraissent trop démonstratives, comme si la réalisatrice cherchait encore sa voix. Mais cette imperfection est aussi la marque d’un premier film sincère, qui prend le risque de parler d’un sujet tabou sans filtre moral simpliste. En refusant le manichéisme, Hélène Merlin montre la complexité des relations familiales où la violence cohabite avec l’affection, où le déni peut être aussi destructeur que l’acte lui-même. Ce choix, plus inconfortable qu’un récit linéaire et accusateur, invite à une réflexion plus profonde.

 

À la fin de Cassandre, reste une impression persistante : celle d’un été figé dans la mémoire, à la fois lumineux et étouffant. L’interprétation habitée de Billie Blain, la force silencieuse de certaines scènes et l’ancrage autobiographique donnent au film une densité rare. Les maladresses de mise en scène ou de ton n’enlèvent pas la valeur de l’entreprise : parler de l’inceste avec pudeur, tout en montrant ses ramifications invisibles, est un acte de cinéma courageux. Ce premier long métrage, aussi déconcertant que nécessaire, rappelle qu’un récit intime peut toucher à l’universel, même lorsqu’il dérange. 

 

Note : 6.5/10. En bref, Cassandre ne se contente pas de raconter une histoire : il met en lumière un mécanisme familial où l’amour, le silence et la violence se confondent, et où grandir signifie apprendre à s’en extraire.

Sorti le 2 avril 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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